Le rôle de la matière dans la théorie aristotélicienne du devenir

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  • LE RLE DE LA MATIRE DANS LA THORIE ARISTOTLICIENNEDU DEVENIR

    Annick Jaulin

    P.U.F. | Revue de mtaphysique et de morale

    2003/1 - n 37pages 23 32

    ISSN 0035-1571

    Article disponible en ligne l'adresse:--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    http://www.cairn.info/revue-de-metaphysique-et-de-morale-2003-1-page-23.htm--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    Pour citer cet article :--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    Jaulin Annick, Le rle de la matire dans la thorie aristotlicienne du devenir , Revue de mtaphysique et de morale, 2003/1 n 37, p. 23-32. DOI : 10.3917/rmm.031.0023--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

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    RSUM. Lintroduction par Aristote de la matire dans la thorie des contrairesest une correction des modles du devenir proposs par ses prdcesseurs : il est dsor-mais possible de penser ensemble devenir et ordre. La matire rcuse le dilemme deltre et du non-tre qui rendait impossible toute thorie de la gnration. Cette intro-duction de la matire commande, lintrieur de la pense dAristote, la distinctionentre deux sortes de dynamis, et la distinction corrlative de deux sortes de moteurs :les moteurs mus et immobiles. La matire est ainsi autant cause dordre que de contin-gence.

    ABSTRACT. The introduction of matter into the theory of contraries by Aristotleputs right earlier versions of kinsis suggested by his predecessors : thinking kinsisand order together is henceforth possible. Matter resolves the dilemma of being ornot-being which was making any theory of generation impossible. That introduction ofmatter commands, in Aristotles thinking, the distinction between two sorts of dynamisand the correlative distinction between two sorts of movers : the moved movers and theunchanging ones. Matter is thus as much cause of order as of contingency.

    Les analyses aristotliciennes relatives la matire ne peuvent laisser indif-frent quiconque sintresse aux modles du devenir dans lAntiquit, car cestune affirmation constante chez Aristote que lintroduction de la matire constituele point par o passe son apport fondamental la correction des thories ant-rieures du devenir. Avec Aristote, la matire nest plus seulement la cause plusou moins indsirable du devenir ce rhume quil faudrait soigner et interrom-pre , elle devient un principe et un principe dordre sans lequel le devenir nepeut pas trouver sa thorie : loin que la matire soppose lordre, elle permet,au contraire, de le penser. Par cette position de la matire en principe, Aristoteprtend corriger lensemble des thories antrieures du devenir (la platoniciennecomme celles des physiologues), quelles que soient leurs diffrences par ailleurs,

    1. On traite ici seulement de cet aspect prcis et limit de la matire chez Aristote, car letraitement gnral de ce thme quivaudrait un expos de lensemble de la pense aristotlicienne ;il a, de plus, suscit dans les annes rcentes un grand nombre dtudes et de dbats dans lespublications de langue anglaise. Pour une plus ample information, voir M. L. GILL, Aristotle onSubstance : The Paradox of Unity, Princeton, 1989.

    Revue de Mtaphysique et de Morale, No 1/2003

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    runies sous une commune qualification de thories des contraires, car unethorie des contraires sans la matire ne donne quun modle incohrent dudevenir. Le propos se limitera donc ici dcrire les caractres de la matire parlesquels est rendue possible et justifie la thorie aristotlicienne du devenir.

    LA NCESSIT DE LA MATIRE

    Que la matire doive ncessairement tre pose comme un principe est laconsquence affirme sans ambigut en deux passages qui exposent clairementla prise en considration des thories antrieures relatives aux principes (Phy-sique, I, 5 et 7 ; Mtaphysique, 1075a 27) :

    En tout cas, tous prennent pour principes les contraires pavnte" dh; tajnantiva ajrca;"poiou'sin [Phys., 188a 19].Tous, en effet, produisent toutes choses partir des contraires pavnte" ga;r ejxejnantivwn poiou'si pavnta [Mta., 1075a 28].

    Et cela nest pas sans raison (eulogs), car les principes ne doivent treforms ni les uns des autres ni dautres choses ; et cest des principes que toutdoit tre form ; or ce sont l des proprits des premiers contraires : premiers,ils ne sont pas forms dautre chose ; contraires, ils ne sont pas forms les unsdes autres (Phys., 188a 27-30). Les premiers contraires peuvent donc prtendreau titre de principes, et cette prtention est, de plus, conforme la rationalitdes changements et des transformations : le blanc ne vient pas de nimportequel non-blanc mais du noir, et il en va de mme pour le lettr qui vient delillettr (188a 31-b8). Ainsi, quelle que soit la diffrence entre les thoriesantrieures, elles ont un point commun si on les considre non dans leur contenumais dans la forme du rapport quelles tablissent entre les contraires (selonlanalogie, dit Aristote [189a 1]) : toutes puisent dans la mme srie (sys-stoikhia) de contraires, et tablissent un rapport entre un contraire positif et uncontraire ngatif.

    La thorie des contraires, bien fonde, doit cependant tre amliore, car ilsne disent pas comment ce sera partir des contraires pw'" ejk tw'n ejnantivwne[stai, ouj levgousin (Mta., 1075a 30). On pose bien des principes, mais ladduction de ce qui existe partir deux est dfaillante. Et notamment si on enreste cette simple thorie des contraires, on vitera difficilement que lescontraires nagissent lun sur lautre, or les contraires ne peuvent subir dactionqui vienne des contraires ajpaqh' ga;r ta; ejnantiva uJp!ajllhvlwn (1075a 30),sauf perdre leur statut de principes. La thorie des contraires demande donc,

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    pour tre cohrente, lintroduction dun troisime terme (Phys., 189b 1 ;Mta., 1075a 31), ce troisime terme est la matire dont lintroduction est aussifonde en raison (eulogs, 1075a 31), puisquelle assure sa consistance unethorie qui, sans elle, na de thorie des contraires que le nom : mais tousceux qui parlent des contraires ne se servent pas des contraires si on narrangepas [leur thorie] pavnte" d!oiJ tajnantiva levgonte" ouj crw'ntai toi'" ejnantivoi",ejan mh; rJuqmivsh/ (1075b 10). Le sens de cette remarque est expliqu par lefait que si on nintroduit pas le troisime terme quest la matire, et qui nest le contraire de rien (1075a 34), alors on en vient user de lun des deuxcontraires comme dune matire (1075a 32). La cohrence interne de la thoriedes contraires, ainsi que la difficult de rduire la substance un simple jeu decontraires (Phys., 189a 30), ce qui impliquerait lexistence de formes sanssupport (un peu comme le sourire sans chat de Lewis Carroll), demande lintro-duction de ce troisime terme. Do la position aristotlicienne canonique,rsume en Phys., I, 7 : Cest pourquoi, il faut dire que les principes sont enun sens deux, en un sens trois ; et, en un sens, que ce sont les contraires, commesi on parle du lettr et de lillettr, ou du chaud et du froid, ou de lharmonieuxet du non-harmonieux ; en un sens, non, car il ne peut y avoir de passionrciproque entre les contraires. Mais cette difficult est leve son tour parlintroduction dun autre principe, le substrat (hypokeimenon) ; celui-ci, en effet,nest pas un contraire ; ainsi, dune certaine manire, les principes ne sont pasplus nombreux que les contraires, et ils sont pour ainsi dire deux par le nombre ;mais ils ne sont pas vraiment deux mais trois du fait de la diffrence de leursessences ; en effet, ltre pour lhomme est diffrent de ltre pour lillettr ; ilen va de mme pour linforme et lairain (190b 29-191a 3). Cette diffrenceessentielle sans trace quantitative est celle entre la matire substrat (homme/airain) et la privation (illettr/informe). Il faudra se souvenir de cette distinctionimperceptible entre matire et privation, car la diffrence imperceptible qui vautaussi pour la matire et la forme (la forme tant le contraire de la privation deforme) signifie limpossibilit de la sparation de la matire et de la forme. Desorte que la matire ne peut tre saisie en elle-mme : On voit quil faut unsubstrat aux contraires et que les contraires doivent tre deux. Mais dune autremanire, ce nest pas ncessaire ; car lun des deux contraires suffira, par saprsence ou son absence, pour effectuer le changement. Quant la nature quiest sujet, elle est connaissable par analogie : en effet, le rapport de lairain lastatue, ou du bois au lit [...] tel est le rapport de la matire la substance (191a 5-12). On voit en outre que la matire et le substrat sont quivalents ; lamatire est aussi identifie ltre en puissance (191b 27), bien que ce pointne soit pas ici dvelopp.

    Avant cependant denvisager de manire plus prcise lincidence de la posi-

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    tion principielle de la matire sur la thorie aristotlicienne du devenir, voyonsquelles sont les consquences de cette introduction du troisime terme sur lesthories antrieures du changement.

    LA MATIRE ET LES THORIESANTRIEURES DU DEVENIR

    La distinction aristotlicienne entre un substrat lhomme et les contraires, lettr ou illettr , permet la fois de penser la transformation ou le passagede la privation ( lillettr ) la forme ( le lettr ), et la subsistance dusubstrat ( lhomme ). Ce qui est oppos (les contraires) ne subsiste pas, tandisque ce qui nest pas contraire (le substrat) subsiste. Cette distinction permetdonc de penser la coexistence dun passage et dune persistance. On dira quecette transformation qui est une altration (changement qualitatif) ne permet pasdaborder le problme autrement plus complexe de la gnration, cest--direcelui du changement substantiel. Il nen est rien, car Aristote pose galementque toute gnration vient dun sujet ou dun substrat : Les plantes et lesanimaux partir de la semence, et les gnrations substantielles se produisentsoit par changement de forme, comme la statue partir de lairain, soit paraddition comme les choses qui croissent, soit par soustraction comme lHermsqui est tir de la pierre, soit par composition comme la maison, soit par altrationcomme celles qui changent selon la matire. Tout ce qui advient de cettemanire, il est vident quil advient partir de substrats (190b 3-10). Il ny adonc pas plus de difficult penser la gnration que nimporte quel autrechangement : cest toujours sous un aspect dtermin que le changement a lieu,comme lexplique lexemple du mdecin en Phys., I, 8 : le mdecin soigne entant quil est mdecin mais construit non en tant que mdecin mais en tant queconstructeur, de mme il blanchit en tant quil est noir, et non en tant quil estmdecin ; le mdecin nest pas non plus tel sous le rapport o il est un homme.

    Laspect toujours qualifi des lments du devenir permet Aristote dersoudre les apories principales lies cette question chez ses prdcesseurs,apories qui avaient conduit certains, notamment Parmnide, nier la gnrationet mme tout mouvement. Mais cet aspect qualifi lui permet tout autant dercuser les partisans du devenir absolu, tel Cratyle qui, Hraclite redoubl, remuait seulement le doigt (1010a 12-13). Il est dailleurs remarquable quela position extrme de Cratyle, qui affirme la fois ltre et le non-tre, puisquetout ce qui est est immdiatement autre que ce quil est dans son devenirperptuel, soit considre par Aristote comme une assertion ngatrice du mou-vement, et de nature parmnidienne. Comprendre comment Aristote modifie les

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    thories antrieures du devenir revient comprendre comment il peut carter,par le mme moyen, les analyses mobilistes dHraclite et la ngation parm-nidienne du mouvement en affirmant quelles sont des variations parallles surun thme identique, celui de lun-tout : Parmnide dit quil ny a rien endehors de lun (ou de ltre, cela ne fait pas de diffrence pour Aristote), ce quisignifie que lun est tout, tandis que Hraclite, ou plutt ses disciples disent quetout est un.

    Lexistence du substrat, qui quivaut la distinction (imperceptible) de lamatire et du contraire privatif, permet dviter le dilemme o achoppait toutethorie antrieure de la gnration, et qui conduisait nier lexistence mmede la gnration : Selon eux, nul tre nest engendr, ni dtruit, parce que cequi est engendr doit ltre ncessairement ou de ltre ou du non-tre, deuxsolutions impossibles (191a 26-30). Ltre, en effet, ne peut tre engendr partir de ltre, car sil y a prexistence de ltre, il ny a pas de gnration ; ilest absurde dengendrer ltre partir de ltre, ce qui revient engendrer (ou croire engendrer) ce qui existe dj. Mais ltre ne peut pas davantage treengendr partir du non-tre, car un tre ne nat pas de rien. Lide dunecration ex nihilo est trangre la pense grecque classique. Cette dernireopinion est considre par Aristote comme tant lopinion commune desphysiciens , selon laquelle rien nest engendr partir du non-tre (187a 28). Mais si cette position commune des physiciens implique la ncessitde revenir la position prcdente, o il sagirait dengendrer ltre partir deltre, elle conduit soit la ngation de la gnration (Parmnide), soit la thseanaxagorenne du mlange de toutes choses, et lengendrement des contrairesles uns partir des autres (187a 31). Dans les deux cas, une thorie du devenirest impossible : elle est nie par Parmnide, ou rendue chaotique par le mlangede toutes les formes ; pourquoi faudrait-il un devenir pour changer de formealors que toutes les formes sont ensemble ?

    Sans entrer dans le dtail des exposs et des rfutations des thses des phy-siciens, on peut sassurer que cest ce dilemme mme de ltre et du non-treque rcuse Aristote par lintroduction de la matire : lopposition de ltre etdu non-tre est dabord djoue par la multiplicit des sens de ltre, on la vupar lexemple du mdecin qui illustre la multiplicit des aspects ou des pointsde vue sous laquelle un mme tre peut tre dcrit ou analys ; elle est djoueensuite par la distinction de ltre en puissance et de ltre ltat accompli quisignifie que, au dpart de la gnration, il y a bien un tre qui sans tre un treau sens propre nest cependant pas une pure absence dtre. La description dece fait est que le substrat est un en nombre, mais deux en forme (190b 25),ou que dans ltre en puissance les contraires peuvent coexister, mais non dansltre en acte (1009a 35-36). Lintroduction de la matire est donc celle dun

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    tre en puissance qui dfait la stricte opposition de ltre et du non-tre, laquellerendait impossible la thorie de la gnration. Ce rsultat sera exprim en touteslettres dans le trait De la gnration et de la corruption : Pour rsumer notrepense, nous dirons quen un sens il y a gnration absolue (hapls) [ce quisignifie substantielle ; ce devenir concerne alors la premire catgorie de ltre] partir de quelque chose qui nest pas, mais que, en un autre sens, la gnrationa toujours lieu partir de quelque chose qui est. Ce qui existe, en effet, enpuissance, mais nexiste pas en acte, doit en premier lieu pouvoir tre dit existerdes deux manires que nous venons dindiquer. Mais cette question qui noustonne par sa difficult, mme aprs les explications qui prcdent [...] (317b 14-20). La solution aristotlicienne consiste donc dans lintroduction dece quasi-tre quest la matire. Cette introduction va grandement dterminer laconception aristotlicienne du devenir qui ne peut tre prsente que sous unaspect ddoubl.

    LA THORIE ARISTOTLICIENNE DU DEVENIR

    La manire dont Aristote dcrit le changement tient compte de la coexistenceimperceptible de la matire et dun contraire. Tout devenir ou mouvement positif(on entend par l gnration, altration, augmentation, transport), comme toutdevenir ou mouvement ngatif (corruption, altration au sens ngatif, diminu-tion, transport), comprend un double processus : le processus qui concerne lecontraire nest pas identique celui qui concerne la matire. On la vu parlexemple de lhomme illettr qui devient lettr : lhomme demeure, tandis quelillettr disparat. Cette analyse va donner lieu une distinction importanteentre deux formes de dynamis que lon retrouvera au cur du livre Q de laMtaphysique : la distinction entre la dynamis entendue selon le mouvement etla dynamis entendue selon lacte et ltat accompli (1048a 25-27).

    La manire la plus rapide dexposer la diffrence entre les deux sortes depuissance et les formes distinctes de devenir quelles caractrisent est de croiserdeux exemples, le premier extrait de la Physique (VIII, 4, 255a 30-b5), le seconddu trait De lme (417a 22). Dans le texte de la Physique, aprs avoir noncque puissance sentend en plusieurs sens , on distingue : ltat du savantqui apprend, et celui du savant qui possde dj sa science mais nen fait paslobjet actuel de son tude . On peut galement retirer de ce texte quelquerenseignement sur ce qui distingue les deux tats de la puissance, puisque celuiqui apprend passe de la puissance un tat diffrent de la puissance (ce quisignifie quil nest jamais, durant cet apprentissage, savant en acte), tandis quecelui qui a appris, mais nexerce pas actuellement sa science, est savant en

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    puissance dune certaine faon, non pourtant comme avant dapprendre, et,quand il est dans cet tat, il passe lacte et exerce son savoir condition querien ne len empche ; sinon il serait dans un tat qui contredirait sa capacit,autrement dit dans lignorance . Lapprentissage est passage dune puissance une puissance, tandis que le passage de la possession du savoir son exerciceest passage immdiat de la puissance du savoir son acte ( si rien ne lenempche veut dire si aucun obstacle extrieur ne sy oppose ), puisquecelui qui a appris possde dj le savoir (dans le lexique aristotlicien, on ditquil est dans la possession [hexis] du savoir et non dans sa privation [stersis]).Lapprentissage est ainsi, si on regarde maintenant le texte du trait De lme,actualisation de la puissance grce laltration reue de ltude et en passantfrquemment dun tat contraire son oppos , tandis que, dans lautre tat,celui qui possde le savoir sans lexercer actualise sa puissance diffremment,en passant de la simple possession de la grammaire sans lexercice lexercicemme . Chacune de ces deux formes de passage donne lieu une descriptiondiffrente : le premier passage est un mouvement (kinsis), tandis que le secondest une ralisation (energeia).

    On voit donc que le passage de lignorance la science donne lieu unedouble description : suppression dun contraire (lignorance) par un contraire(la science), et conservation dune puissance (la capacit de savoir) par et danslactualisation de cette puissance. On voit aussi comment la puissance de savoirou la capacit qui est matire se distingue de la privation ou du contraire ngatifqui est ignorance. Ce ddoublement correspond ce qui est prsent commeun double sens de la puissance : on parle de puissance selon le mouvement pourla suppression du contraire par le contraire, et de puissance selon lacte (pourreprendre la diffrence signale en Mta., Q, 6) pour la conservation de lapuissance dans sa ralisation. Un devenir se dcrit donc comme la suppressiondu contraire et la conservation de la puissance ou de la matire. Le rapport dela matire lacte est donc analogue celui de la possession dune capacitsans exercice (une hexis) lexercice de cette capacit, do laffirmation quele rapport de lacte la matire est comparable celui qui existe entre celuiqui voit par rapport celui qui a les yeux ferms tout en possdant la vue, ou ce qui a t spar de la matire par rapport la matire (1048b 1-3) ; dansle lexique aristotlicien, il sagirait du rapport entre une entlchie premire etune entlchie seconde. La matire est donc proche de la forme, et ne sopposepas elle ; seul sy oppose le contraire ngatif. Le devenir comme prise deforme est sparation de la matire et de la privation ou association de la matireet de la forme. Les contraires nagissent plus lun sur lautre mais sur la matirequils sassocient successivement.

    Les exemples pris jusqu maintenant sont des exemples daltration (devenir

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    savant ou lettr sont des changements qualitatifs), mais il en va de mme pourla gnration des substances : la maison, par exemple, rsulte de la mise enordre des matriaux de telle sorte quils constituent un abri ; labsence dordredes matriaux est la privation (le contraire ngatif), les matriaux (la matire)reprsentent ce qui peut se trouver dans ltat inorganis, ou, au contraire,organis selon un ordre qui leur permettra de remplir leur fonction dabri(contraire positif). On comprend que le passage de ltat inorganis ltatorganis demande un effort (Aristote dirait une action) qui est celui de laconstruction : la construction est un mouvement, passage du contraire aucontraire ; mais le matriau lui-mme nest pas transform, le seul changementquil connaisse est le passage dun tat inorganis un tat organis, et il seprte sans rsistance la construction. Pour Aristote, la rsistance des matriauxne tient pas la matire, mais leur absence de forme, leur absence darticu-lation, leur manque de syntaxe. Cela signifie aussi que pour quune chose (= X)soit la matire dune autre, il ne faut plus quelle ait, elle-mme, subir detransformation (ou changer de forme). Do les nombreux textes aristotlicienso on se demande ce quest la matire dune chose, et partir de quel tat onpeut dire dune chose quelle constitue la matire dune autre. La bonne rponseconsiste prendre les causes matrielles les plus proches. Ainsi, pour la matirede lhomme, il ne faut pas rpondre la terre ou le feu, mais la matire propre (1044b 2-3). Ce qui signifie quune chose est dite matire dune autre quandelle na plus besoin dtre labore ou transforme pour occuper cette fonction :ce nest pas larbre, ni mme le bois en gnral, mais les poutres qui sont lamatire de la maison.

    Ces analyses montrent que, dans le devenir, la matire est certes llmentneutre entre les contraires (Mta., H, 5), mais elles montrent aussi quil y a unencessaire adaptation de la matire la forme, ou un rapport fonctionnel entreelles : nimporte quelle forme ne peut se raliser (ou tre ralise) en nimportequelle matire. Selon une formule clbre du trait De lme, lart du char-pentier ne descend pas dans les fltes , et on ne saurait suivre les mythespythagoriciens de la transmigration des mes, qui affirment que nimportequelle me pntre dans nimporte quel corps (407b 21-22), car ils supposentun rapport accidentel ou de hasard entre lme et le corps (la forme et la matire).Pas plus que les fltes ne se forment partir de nimporte quelle matire (il nya pas plus de fltes en pierre que de scies en bois), pas davantage les fltes nesont linstrument de nimporte quel artisan : le charpentier ne sait pas, en tantque charpentier, jouer de la flte et les fltes ne sont pas les instruments dontil se sert. Ces deux aspects de la matire ne sauraient tre spars : le fait quela matire soit linstrument de la forme exclut que nimporte quoi puisse tenirlieu de matire et a fortiori que le contraire puisse en tenir lieu, le caractre de

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    neutralit de la matire par rapport aux contraires ( neutralit sentend icistrictement : neutre qui signifie ni lun ni lautre des contraires) est alors uneconsquence ncessaire de sa fonction instrumentale.

    Lanalyse aristotlicienne de la matire spare donc ce qui, auparavant, taitconfondu : la matire et le contraire ou privation. De la sorte, la matire nest plusloppos de la forme mais son auxiliaire. Lhylmorphisme aristotlicien estlaffirmation de la convergence de la matire et de la forme : la forme nest pas laconfiguration extrieure, mais une syntaxe interne la chose. La critique faite la thorie antrieure des contraires au plan principiel produit ici tous ses effets :le mouvement (ou le devenir) nest pas le passage dsordonn et hasardeux duncontraire, nimporte lequel nimporte quel autre, mais linstallation ordonne etprogressive, dans le possible propos par la matire, dune ralisation (ou forme)dtermine par une fonction (ou une fin). La ncessit du rapport entre la matireet la forme exclut que lon puisse penser ce rapport comme une simple schmati-sation extrieure. Ces cas de figure, nomms metaschma;tisi" (Phys., 190b 5-6 ;D.C., 305b 29 ; G. et C., 335b 26), o on peut changer de matire en conservantla mme forme (un Herms en bois ou en bronze), ou de forme en conservant lamme matire (Herms ou Apollon en bronze), explicitent le rapport dunskhma la matire. Or, comme le rappelle le livre I des Parties des animaux(640b 28-33), adressant une critique Dmocrite, un skhma est prcisment ceque nest pas un eidos. Le rapport forme-matire dans le cas de leidos contientune ncessit qui tient au fait quun mouvement a inform la matire et laconforme la fin dont elle contenait la possibilit. Le devenir est alors le moyenet lintermdiaire de la forme et non plus son contraire ; il acquiert ainsi unepositivit et une intelligibilit. On peut mme trouver une traduction pour dire laforme dans le lexique des moteurs, il sagit du syntagme dapparence paradoxalede moteur immobile . La distinction entre les deux sortes de puissances : lapuissance du mouvement qui effectue la substitution dun contraire un autre, etconduit ainsi la puissance matrielle sa ralisation, trouve son rpondant dansla distinction entre les deux sortes de moteurs : les moteurs mus et les moteursimmobiles. Les moteurs mus sont les moteurs intermdiaires qui agissent et ptis-sent en retour pour sparer la matire de la privation, tandis que le moteur immo-bile est la fin et la forme qui, elle, nexerce pas daction (G. et C., 324a 29-b15).

    CONCLUSION

    Lintroduction de la matire, dans la thorie antrieure des contraires, estdonc la condition dune pense ordonne et continue du devenir, ainsi que lasource de sa perptuit : la cause sous forme de matire est celle par laquelle

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    la corruption et la gnration ne fait pas dfaut la nature (318a 9-10). Lamatire est ainsi la ressource de la forme et de la raison dans le devenir, lacondition de possibilit de lordre dans le devenir du monde sublunaire. Ce quise donne, au plan des principes, comme une solution lgante des aporiesantrieures nira pas, dans les analyses de dtail, sans dvidentes facilits :Aristote attribue la matire la cause dun grand nombre dirrgularits etdaccidents, de sorte que parfois elle apparat comme la solution facile et gn-rale apporte aux irrgularits de ce mme devenir. Cependant, elle demeuretoujours cause coefficiente de la forme, et nest jamais dans le statut ducontraire. De sorte que, l o la plupart des commentaires associent matire etcontingence, il fallait aussi montrer le rapport ncessaire entre la matire et lapossible pense dun devenir ordonn.

    Annick JAULINProfesseur luniversit Paul-Valry de Montpellier

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