Le Postdam' - 1... · Chap. 1 — Berlin, mon amour 1939. L’Allemagne subit une pression de plus…

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    13-Sep-2018

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  • Chap. 1 Berlin, mon amour

    1939. LAllemagne subit une pression de plus en plus importe de la part du NSDAP, le PartiNational-socialiste des Travailleurs Allemands, plus connu sous le nom de parti Nazi. Adolf Hitler apris le pouvoir depuis 9 ans maintenant, et les perscutions de Juifs nont de cesse daugmenter.

    Je mappelle Raphalle Grring, jai 21 ans, de naissance allemande mais de religion juive. Je rside dans un quartier bien connu de la ville, non loin de la Postdamer Platz, dans lAlbrecht Strae. Ma famille y tient une petite picerie de quartier, qui pour le moment chappe aux destruc-tions allemandes. Srement parce quelle est lune des rares piceries rester ouverte une journe entire, toujours satisfaire ses clients, et offrir un aimable accueil. Mais Dieu sait combien de temps cette paix dureraJe travaille dans un caf, au coin de la Postdamer Platz. Un restaurant simple mais trs reconnu surla ville, Le Postdam', avec sa cuisine de pays et son dcor authentique. Mon patron, Robert VanDrischt, est un homme de poigne, mais surtout un homme de cur. Aucun client ne sait que je suisjuive. Ils me considrent tous comme lune des leurs, une pure souche. Rien dans mon physique nepeut veiller les soupons, ni mme mes vtements. Ceci, je le dois ma trs chre GrettaFriedrisch. Gretta est la seule et unique amie que jai toujours eue. Une jeune femme charmante, dumme ge que moi, la seule diffrence prt quelle est purement allemande. Sa mre gre un grandhtel de la Postdamer Platz, et son pre est lun des conseillers dAdolf Hitler. Et moi, je suis lameilleure amie de leur fille, moi, la juive, cache sous ses airs de jolie fille et ses vtements chics.Ne m'en dplaise, je prfre tre une juive cache que dteste. Ma vie me convient parfaitement,bien que jaurais aim que ma famille en fasse de mme. Je suis condamne jouir dune viefabuleuse le jour, et dune vie de voleuse la nuit. Mais je respecte le choix de mes parents. Ils sontce quils sont et ne se cachent de rien. Moi, jessaye juste de fuir ce que je suis pour me faire uneplace parmi les grands.

    Aujourdhui, le restaurant est calme. Les grosses poutres de bois qui maintiennent et d-corent la btisse brillent sous la lumire du soir, et une lgre fume embrume la salle. Je suis de-bout, l, au comptoir, essuyer des verres. La fin de journe approche, et les derniers clients sa-vourent le calme de cette soire dhiver. Nous sommes en Novembre, il fait frais, mais le soleil na cess de briller toute la journe. Un lger givre stait install au matin, et na quitt les pavs de la rue que pour quelques instants. Des flocons sont apparus, de-ci, de-l. La journe avait t tout ce quil y a de plus calme : peu de clients, des habitus, qui avaient pass leur temps assis, fumer, lireet discuter. Un lger courant dair envahit la salle, et la clochette de la porte retentit dans un clique-tis cristallin. Je lve la tte vers lentre, pour voir qui vient de franchir le pas de la porte. Une jeunefemme blonde aux cheveux boucls savance dans la pice dun pas assur. Elle porte une veste bleu ciel, dont le col est couvert dune fourrure crme. Ses gants beiges sassortissent parfaitement la couleur de sa robe, dont le jupon tombe jusqu mi-mollet. De petits escarpins cirs claquent sur le carrelage du restaurant, rythmant les pas de la demoiselle. Elle savance jusquau bar en bois der-rire lequel je me tiens, et me fait un sourire radieux. Sur le comptoir, elle pose un journal, la une contre le bois, je suppose celui du jour.

    Je suis sre que tu nen croiras pas tes oreilles!

    La jeune fille, cest Gretta, ma meilleure amie. Elle est toujours rayonnante de bonheur, et encoreplus lorsquelle a une nouvelle annoncer. Elle a pour habitude davoir tout ce quelle veut, etmembarque toujours dans ses histoires. Cest loin dtre dplaisant, au contraire. Jai limpressionde prendre de limportance ses cts. Je la regarde sans trop comprendre ce quelle vient faire ici. Elle te gants et veste avant de prendre un sige et de me regarder fixement.

  • Allez, dis-moi ce que tu as dire, de toute faon, tu ne tiendras plus longtemps!

    Gretta trpigne dimpatience sur son tabouret de bar. Ds quelle a quelque chose dire, elle est in-capable de rester en place. Tout son corps est envahi dune sorte deuphorie, qui la rend assez bi-zarre. Elle se met sautiller de tout ses membres, un sourire pressant coll aux lvres et un regardtrop ptillant mon got. Elle en vient mme parfois me faire peur tant certaines annonces lex-citent.

    Alors, tiens-toi bien Le Fhrer va venir, ici, l, au caf, pour un repas, demain soir!

    Elle vient de parler haut et fort, comme son habitude. Le patron, Bobby, a, du coup, tout entendu.Il sort de sa cuisine, tendant loreille, et sapproche de nous dun pas furtif, du moins, aussi furtifque le lui permet sa corpulence.

    Jai entendu Fhrer? Vous avez bien entendu mon cher Bobby! Adolf Hitler en personne va amener ses

    hommes et ses troupes se rgaler dans votre fabuleux restaurant! Et en quel honneur? Le Reichstag nest pas si loin, si encore, on avait foutu notre resto

    dans une autre ville, mais Berlin Il connat bien! Certes, certes, mais il avait peut tre juste envie de goter votre cuisine? Je vous ferais

    tout de mme remarquer quun de ses journalistes a publi une superbe critique de votre restaurant

    Le silence se fait entendre pendant un temps, avant que Bobby approuve tout ceci. Il avait compl-tement oubli ce critique, qui pourtant lavait fait frmir. Un vrai homme de main du Fhrer, lavait-il appel. Moi, par contre, je suis tendue, et compltement ailleurs. Gretta me prend la main etmappelle. Je secoue la tte, comme pour me rveiller, et je vois ses yeux bleus fixs sur moi.

    Tu tais ailleurs, jignore quoi tu pensais Oh, euh, je pensais ce que tu viens de nous dire, cest tout.

    Il mest difficile dtre heureuse pour la venue dun homme qui souhaite dtruire les miens. Jai ce-pendant une sorte de fascination pour le Fhrer, mais jignore toujours do elle vient. Peut-tre delaffection particulire que lui voue Gretta. Ou alors du simple fait que je vis entoure dAllemandspurs et durs. La plupart du temps, je suis heureuse de cette situation. Mais ds que je dois treconfronte la dure ralit de la politique Nazi, je me crispe. Gretta le sait, mais elle sait surtoutque plus je me rapproche des matres, plus jai de chances dtre en sret. Elle sert ma main,comme pour me rappeler ceci. Et je lui rponds en serrant la sienne en retour. Bobby me regarde, unpeu inquiet, mais je lui assure que tout va bien, juste un moment de rflexion perdu dans la ralit.Il retourne alors en cuisine, chantant lhymne de son Allemagne, et Gretta retrouve son air guilleretde tout lheure.

    Je navais pas fini, au fait.

    Mannonce-t-elle. Je lve mes yeux sur son visage. Elle rayonne toujours autant. Son sourire rava-geur embellit son visage ple.

    Va y, quest ce que tu veux me dire dautre? Ils viennent manger chez nous! Qui ils? Tous? Ce nest pas un peu petit, chez toi?

  • Non, pas tous, juste le Fhrer et ses hommes de main Les plus importants! Tu es bien videmment notre heureuse invite!

    Parfois, il est difficile de suivre la ralit du monde. Jai tendance vivre dans une utopie intou-chable, et Gretta ne me rappelle que trop bien les risques que je prends. Chaque jour, je vis au plusprs du danger, et je nessaye pas de changer les choses, comme ci javais besoin de tout cela. Maisjamais je nai t aussi prs de ces grands noms de lantismitisme, de mes ennemis. Jallais parta-ger deux jours de ma vie en compagnie de la naissance mme de lhorreur des Juifs : Adolf Hitler.

    La journe sachve et je rentre sans mon amie, je nai pas la force de parler de tout ceci ce soir. Je suis spare entre leffervescence de ces rencontres et la crainte dtre dmasque. Il faut que je rentre seule. Je vis quelques maisonnes du restaurant et pourtant, je mets presque une heure revenir la maison. Je dambule dans les rues de Berlin, admirant les architectures diverses,les Allemands heureux, les couples qui batifolent, et parfois, je marrte sur des magasins dvastes, des menaces peintes sur les murs, des familles dtruites. Berlin est une ville magnifique qui devenait un gouffre de violence sous la griffe dun dictateur an-tismite, orateur de renom, alinant les esprits des populations pour nen faire que des pions. Pour-tant, jaime Berlin. Pour rien au monde, je naurais voulu quitter cette ville. Elle a tout, la grandeur et le vide, le bton et la verdure, la beaut et la laideur. Elle est elle et son contraire. Elle est la rare raison qui me pousse vivre dans le mensonge. Mais une vie sans prendre de risques, ce nest pas une vie. Cest une histoire pour les enfants sages. Et jai envie de tout, sauf dtre sage. Je veux goter tout ce quils ont, et quon nous empche davoir. Et Berlin est toute la force qui me permetdtre ce que je ne suis pas.

  • Chap. 2 Willkommen, mein Fhrer.

    La nuit fut difficile. Beaucoup de questions sans rponses sont la naissance dune profonde insomnie, qui me vaut des cernes horriblement creuses. Cest dj le grand jour, et je ne pense qudeux choses : ce que je vais bien pouvoir me mettre sur le dos, et ce que je vais bien pouvoir dire. Cest loin dtre des questions existentielles, mais elles envahissent mon esprit la manire dun vi-rus. Je finis par me reprendre et descendre au salon, o est dj install mon frre, David. Il regarde par la fentre en jouant nerveusement avec une mche de cheveux. Cest quelquun de trs instinctifet susceptible, dont la haine envers lAllemagne Nazie grandit sans cesse. Il devient de moins en moins grable, comme lest lantismitisme du pays. Mais au fond, je sais que ce nest quun jeune homme frustr de ne pouvoir vivre pleinement sa vie, perdu face aux insultes. Nayant que 16 ans, ma mre le condamne porter ltoile comme tout bon juif, et agir en tant que tel. Elle a une croyance infinie en sa religion et ne souhaite labandonner pour rien au monde, quitte y perdre la vie. Jai peur pour eux, moi qui insiste tant pour quils vivent dans le mensonge, comme moi.Je traverse le salon, ne prtant plus attention la tapisserie vert fonc des murs, au parquet abm et grinant, et aux vieux meubles en bois rustique. Je ne regarde que David, minquitant de son tat. Je rejoins la cuisine o une femme vtue dune robe en soie vert deau, de collants blancs, dun chle et de mocassins crme prparait manger. Il sagit de Myriam Grring, ma mre. Une femme magnifique et attendrissante, dune douceur incroyable envers tout et tout le monde. Sur la table derrire elle se trouve mon pre, Yvan, un homme froid au premier abord. Il porte une barbe propre et bien taille, qui tombe sur le col de sa veste grise. Ltoile de David tranche sur ce costume sombre, comme mise en avant, presque firement, devant lAllemagne entire. Cette vue me dsta-bilise quelque peu, mon pre tant quelquun de discret. Mais cela ne semble pas le dranger. Une sonnette retentit et je le vis lever les yeux. Il replace ses lunettes comme il faut sur son grand nez, plie son journal, le pose et se lve, traversant la cuisine dun pas sr jusqu la porte du fond, dans laquelle il disparut. Un client vient sans doute dentrer dans la petite boutique.

    Tu djeunes aujourdhui Raphalle?

    Ma mre vient de se tourner vers moi, posant un regard triste sur ma poitrine.

    Tu ne la porteras jamais, nest-ce pas?

    Une pointe de regret fait trembler sa voix. Je dteste quand elle parle ainsi, jai limpression de lablesser profondment.

    Maman, je te lai dj dit. Je nai pas envie de vivre comme un animal en fuite, pas aprstout ce que fond Gretta, Bobby et les autres pour moi. Et encore moins aujourdhui.

    Pourquoi, y a quoi aujourdhui? Tu vas rencontrer ton matre penser? Haha.

    David vient dentrer dans la pice, prenant une chaise quil racle volontairement sur le sol.

    David, mon chri, arrte donc dtre si infme avec ta sur, tu veux. Je ny peux rien, moi, si elle fraternise avec lennemi.

    Je ne rponds rien. Il a raison. Je me sens tellement coupable dagir comme lennemi. Jai eu plusdune fois lenvie de tout arrter et de vivre comme tous juifs Berlin : vivre et grandir dans la ter-reur. Mais Gretta me rappelle sans cesse que tant que personne ne sait, je vivrais la plus mer -veilleuse des vies. Et elle na pas totalement tort. Je suis heureuse dans ma vie dAllemande, et mal-heureuse la maison.

  • Je prends mon djeuner en silence, attendant presque dtre flagelle par mon frre. Mais il ne dit mot. Il ronchonne quelques fois, puis sarrte lorsque ma mre le fusille discrtement du re-gard. Une nouvelle sonnette se fait entendre dans la cuisine, suivit de bruits de pas agits. La porte souvre la vole, dcouvrant la silhouette de mon amie Gretta. Elle a attach ses beaux cheveux blonds en une queue de cheval tire quatre pingles. Son sourire stale sur son visage, comme chaque fois quelle a quelque chose dire. Elle salue tout le monde, mon pre tant rest derrire elle, comme pris de cours par sa rapidit.

    Raph, aujourdhui, tu sais comme moi que cest jour de fte! Qui dit jour de fte, dit v-tements convenables, donc on fait les boutiques ce matin!

    Mais et Bobby?

    Oui, je minquite de mon patron. Il compte normment sur moi pour de nombreux petits dtails,et jai pris lhabitude de laider cote que cote.

    Ne ten inquite pas, il te laisse ta matine, tu as toute laprs-midi pour laider. Aller, hophop hop! File thabiller un peu!

    Je nai mme pas fini mon djeuner que Gretta me trane dj dans le salon. Je dois tre mal r-veille, je ne comprends plus grand-chose ce quil se passe. Elle minstalle sur le lit et commence fouiller mon armoire, la recherche dun vtement potable comme elle dit. Elle finit par sortirune robe crme, avec des bottines peu prs assorties, et les dpose sur le lit, juste ct de moi.

    Enfile-moi tout a en quatrime vitesse, coiffe-toi un peu, et on dcolle!

    Jobis. Jai lhabitude de lui cder lorsquelle est ainsi. Elle veut faire de moi lAllemande parfaite,pour que personne ne se doute de quoi que ce soit. Et aujourdhui plus que toutes les autres fois, jaiplutt intrt faire ce quelle dit, sous peine de finir je ne sais trop comment. Seulement, elle merend nerveuse. Lexcitation qui lhabite est une peur, pour moi. Jallais devoir affronter le mal enface, et srement subir quelques remarques dplaisantes sur les juifs. Et je nen ai gure envie. Nous finissons enfin par sortir de la chambre et redescendre. En passant dans la cuisine, ma mre me lance un regard interrogateur, et peine ai-je ouvert la bouche que Gretta sempresse de parler ma place.

    Adolf Hitler vient manger au restaurant de Bobby, ce soir, il faut quelle soit prsentable!Alors aujourdhui, cest recherche de la robe parfaite Et encore tant dautres choses. Bonne jour-ne!

    Je nai mme pas le temps de dire quoi que ce soit. Elle me trane dans la boutique, et jai juste laforce de faire un petit mouvement de main ma mre avant de me retrouver dans la rue. Le froidme prend dassaut, et je frissonne de surprise.

    Ouh, mais il fait drlement froid aujourdhui! Tu va vite ty habituer, maintenant, dpche-toi un peu!

    Gretta avance vite. Parfois, je s...

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