Je me souviens ».

  • Published on
    05-Jan-2017

  • View
    218

  • Download
    2

Transcript

Squence propose par Claire Bosc et Delphine Delansay Sance 1 : SOUVIENS-TOI / MEMENTO I. Activit dcriture: Proposez une suite cette formule Je me souviens . Votre production nexcdera pas 6 lignes. II. Je me souviens ou les souvenirs denfance en images Supports : extraits de films publicitaires https://www.youtube.com/watch?v=b2qTla3vccY Souvenirs denfance Mac Donald www.youtube.com/watch?v=29uLQZLGJhQ Souvenir denfance Bonne maman III. Exercices sur le vocabulaire Support : Article Histoire de mot dAnne Szulmajster-Celnikier, extrait de La Mmoire de Christian Derouesn et Antoine Spire, 2002. 1. Faites une liste de tous les mots qui se rapportent Je me souviens . 2. Souvenir nest autre que subvenire, savoir, sub mentem venire venir lesprit . : quels sont les apports de cette tymologie ? 3. A partir des expressions ou citations suivantes, identifiez les diffrents lieux de la mmoire : a. jai ce souffle fort sur le cur Molire b. laffront que loffenseur oublie en insens Vit et toujours remue au cur de loffens Hugo c. ce mot mest rest sur le cur d. je sais mon texte par cur e. a mest sorti de la tte f. enfonce toi a dans le crne 4. Comparez les constructions suivantes : Je me rappelle / je me souviens - Te souvient- il de notre extase ancienne ? - Pourquoi voulez-vous donc quil men souvienne ? Verlaine 5. Proposez des antonymes au mot mmoire. 6. Dfinissez les trois mots suivants les uns par rapport aux autres : a. Mmoire b. Souvenir c. Rminiscence 7. Dfinissez : a. Un mmoire b. Une mmoire c. Des mmoires https://www.youtube.com/watch?v=b2qTla3vccYhttp://www.youtube.com/watch?v=29uLQZLGJhQSquence propose par Claire Bosc et Delphine Delansay Sance 1 bis : JE ME SOUVIENS Vers la problmatique "Je me souviens" de Georges PEREC, en 1988 au Festival dAvignon, interprt par Sami FREY, seul en scne sur une bicyclette. https://www.youtube.com/watch?v=8vl5y54b3iU (7,24 8,54) Je me souviens Georges Perec, 1978 (extrait) Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue franaise, 1993. Document 2 : Georges Perec, Je me souviens, 1978 35 Je me souviens du match Cerdan-Dauthuille. 36 Je me souviens que la ville dAlger stend entre la pointe Pescade et le cap Matifou. 37 Je me souviens qu la fin de la guerre, mon cousin Henri et moi marquions lavance des armes allies avec des petits drapeaux portant le nom des gnraux commandant des armes ou des corps darmes. Jai oubli le nom de presque tous ces gnraux (Bradley, Patton, Joukov, etc.) mais je me souviens du nom du gnral de Larminat. 38 Je me souviens que Michel Legrand fit ses dbuts sous le nom de Big Mike . 39 Je me souviens quun coureur de 400m fut surpris en train de voler dans les vestiaires dun stade (et que, pour viter la prison, il fut oblig de sengager en Indochine). 40 Je me souviens du jour o le Japon capitula. 41 Je me souviens dun morceau dEarl Bostic qui sappelait Flamingo. 42 Je me souviens que je me demandais si lacteur amricain William Bendix tait le fils des machines laver. 43 Je me souviens de lAdagio dAlbinoni. 44 Je me souviens de lmission de Jean Lec : Le Grenier de Montmartre. 45 Je me souviens du contentement que jprouvais quand, ayant faire une version latine, je rencontrais dans le Gaffiot une phrase toute traduite. Question : A quels domaines se rattache chaque souvenir ? https://www.youtube.com/watch?v=8vl5y54b3iUSquence propose par Claire Bosc et Delphine Delansay Document 3 : Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue franaise, 1993. (se) souvenir : Verbe intransitif et pronominal. Rfection de lancien franais suvenir (1080), sovenir (1130) issu du latin classique suvenire : venir en aide, remdier , survenir et en latin imprial se prsenter lesprit . Ce verbe est compos de sub marquant la position infrieur et de venire venir. Les emplois : Souvenir : verbe intransitif demploi littraire, seulement en phrases impersonnelles au sens de revenir la mmoire (1080) : me souvient de , il me souvient deou que . Do la tournure potique quil men souvienne . Il sest employ en ancien franais au sens latin de secourir (1270 sovenir), limin par lemprunt subvenir . Se souvenir de quelque chose, de quelquun (XIVme sicle), expression forme sur le modle de se rappeler : avoir de nouveau prsent lesprit . Ce pronominal succder la forme intransitive souvenir de qqch . En emploi absolu (1876), se soubvenir correspond avoir la facult dvoquer les faits passs . Valeurs particulires : se souvenir de qqch = garder qqch lesprit pour en tenir compte (1549) avec une nuance affective pour exprimer une reconnaissance, lintrt ou laffection, ou au contraire la rancune (1636). Il sest alors substituer souvenir quelquun de qqch (fin XVme) > Je men souviendrai (1798), et la menace Il sen souviendra (s.e. il sen repentira). Le nom souvenir : infinitif substantiv (fin XIIIme). Le nom semploie en particulier avant 1648 au sens de mmoire. Par mtonymie, il dsigne ce qui rappelle quelque chose ou quelquun. De l, spcialement souvenirs : narration des pluriel. Il est alors analogue Mmoires. La locution en souvenir de signifie pour garder le souvenir de (1823). Et par extension, souvenir semploie pour dsigner un objet qui rappelle la mmoire de quelquun. Puis un bibelot qui rappelle un lieu, une rgion (XXme sicle). En psychanalyse, souvenir-cran (XXmre) dsigne un souvenir ou un pseudo souvenir denfance qui fait cran un autre souvenir investi dangoisse. Souvenance : nom littraire, pour un souvenir lointain. Semploie dans lexpression ma souvenance , i.e. autant que je men souvienne , expression rcente qui reprend le moyen franais et le franais classique de ma souvenance (fin XVme). Squence propose par Claire Bosc et Delphine Delansay Sance 2 : Je me souviens : DE LEXPLICATION MYTHIQUE A LEXPLICATION SCIENTIFIQUE Regards croiss sur le fonctionnement de la mmoire (perceptions, sensations, reprsentations, irruption, conservation, stockage, prsence de loubli au sein-mme de la mmoire) : dialogue entre crivains et scientifiques. Partie 1 : les apports de lAntiquit Supports : Mnemosyne and a Muse. Lekythos, Museo Archeologico Nazionale di Siracusa Alain Lieury Psychologie de la mmoire, Dunod, 2005. Bertrand Gervais, Le Labyrinthe et loubli in Archibald, Samuel, Bertrand Gervais et Anne Martine Parent, L'imaginaire du labyrinthe. Cahier Figura. En ligne sur le site de lObservatoire de limaginaire contemporain, 2002. Cicron De Oratore, II, 352-354. Saint-Augustin, Confessions, VIII, 12. Document 1 : Alain Lieury1 Psychologie de la mmoire, Dunod, 2005. Mnmosyne et les Muses Cest avec le pote Hsiode (VIIme s.) que nous apprenons que la mmoire est difie. Mnmosyne, fille dUranus, avait un tel charme que Zeus, matre de lOlympe, sunit elle durant neuf nuits : Zeus aima encore Mnmosyne aux beaux cheveux, et cest delle que lui naquirent les neuf muses au bandeau dor . Chacune des muses prsidait un domaine de la connaissance, Clio pour lHistoire, Euterpe pour la MusiqueMnmosyne restait prs de Zeus et lui contait les victoires des Dieux contre les Titans ; elle avait une telle mmoire quelle avait la capacit de se souvenir des pomes et des chansons que lui demandait Zeus, ainsi personnifiait-elle la mmoire. Le culte de Mnmosyne tait, dit-on, rpandu dans la rgion dOlympie et consistait en une sorte de cure avec diffrentes eaux, des eaux pour la mmoire et des eaux pour loubli (Lth). Sans doute, le fait de ne plus boire du bon vin grec pleine amphore tait-il en fait le vrai secret de Mnmosyne, car le remde doubli apport par Dionysos a t tt confondu avec les simples effets du vin et livresse2! Mnemosyne and a Muse. Lekythos, Museo Archeologico Nazionale di Siracusa 1 Professeur mrite de psychologie cognitive l'Universit de Rennes II. Spcialiste franais de la mmoire, 2 Michle Simondon, La Mmoire et loubli dans la pense grecque jusqu la fin du Vme s. avant J.-C., 1982. https://fr.wikipedia.org/wiki/Universit%C3%A9_de_Rennes_IISquence propose par Claire Bosc et Delphine Delansay Document 2 : Bertrand Gervais3, Le Labyrinthe et loubli in Archibald, Samuel, Bertrand Gervais et Anne Martine Parent (dir.), L'imaginaire du labyrinthe. Cahier Figura. En ligne sur le site de lObservatoire de limaginaire contemporain, 2002. Dans le monde grec, on associait, afin de les opposer, Mnmosyne, la mre des Muses, et Lth. Lune est la personnification de la mmoire et l'autre, de l'oubli. En fait, Mnmosyne est, du moins dans la Thogonie d'Hsiode, la figure du bon oubli, d'une catharsis qui permet de se librer des maux quotidiens et des soucis, par l'coute des chants qui rvlent ou qui glorifient. Se souvenir d'un pass glorieux, s'investir tout entier dans un rcit, s'identifier des hros passs et leurs actions, c'est oublier les vicissitudes de son existence actuelle. C'est en ce sens que le chant des Muses et de Mnmosyne permet d'atteindre un oubli cathartique. L'oubli n'est alors qu'un dplacement de l'attention. Lth s'impose, quant elle, comme la figure du mauvais oubli, celui qui ne fait pas que distraire ou soulager, mais qui altre les facults. Lth est enfant de Nuit. En fait, elle en est une petite-fille, puisque sa mre est ris qui est, elle, fille de Nuit. Puissance funeste, tout fait trangre au bienfaisant oubli , elle est une divinit redoutable, violente et anarchique. Document 3 : Cicron De Oratore, II, 352-358. On raconte que soupant un jour Cranon, en Thessalie, chez Scopas, homme riche et noble, il rcita une ode compose en l'honneur de son hte, et dans laquelle, pour embellir son sujet, la manire des potes, il s'tait longuement tendu sur Castor et Pollux. Scopas, n'coutant que sa basse avarice, dit Simonide qu'il ne lui donnerait que la moiti du prix convenu pour ses vers, ajoutant qu'il pouvait, si bon lui semblait, aller demander le reste aux deux fils de Tyndare, qui avaient eu une gale part l'loge. Quelques instants aprs, on vint prier Simonide de sortir : deux jeunes gens l'attendaient la porte, et demandaient avec instance lui parler. Il se leva, sortit, et ne trouva personne; mais pendant ce moment la salle o Scopas tait table s'croula, et l'crasa sous les ruines avec tous les convives. Les parents de ces infortuns voulurent les ensevelir; mais ils ne pouvaient reconnatre leurs cadavres au milieu des dcombres, tant ils taient dfigurs. Simonide, en se rappelant la place que chacun avait occupe, parvint faire retrouver chaque famille les restes qu'elle cherchait. Ce fut, dit-on, cette circonstance qui lui fit juger que l'ordre est ce qui peut le plus srement guider la mmoire. Pour exercer cette facult, il faut donc, selon Simonide, imaginer dans sa tte des emplacements distincts, et y attacher l'image des objets dont on veut garder le souvenir. L'ordre des emplacements conserve l'ordre des ides; les images rappellent les ides elles-mmes : les emplacements sont la tablette de cire, et les images, les lettres qu'on y trace. [] Simonide, ou l'inventeur, quel qu'il soit, de cet art, vit bien que les impressions qui nous sont communiques par les sens, sont celles qui se gravent le plus profondment dans notre esprit, et que la vue est le plus pntrant de tous les sens. Il en conclut qu'il nous serait facile de conserver le souvenir des ides que l'oue nous transmet, ou que l'imagination conoit, si le secours de la vue venait rendre l'impression plus vive: qu'alors des objets invisibles, insaisissables nos regards, sembleraient prendre un corps, une forme, une figure, et que ce que la pense ne pourrait embrasser, la vue nous le ferait saisir. Ces formes, ces corps, ainsi que tous les objets qui tombent sous nos regards, avertissent la mmoire, et la tiennent en veil. Mais il leur faut des places; car on ne peut se former l'ide d'un corps, sans y joindre celle de l'espace qu'il occupe. Pour ne pas m'tendre outre mesure sur une matire simple et connue de tout le monde, je me bornerai dire qu'on doit se servir d'emplacements nombreux, remarquables, vastes, spars par des intervalles peu considrables; employer des images frappantes, fortes, bien caractrises, qui se prsentent d'elles-mmes et fassent une impression vive et prompte. C'est ce que vous apprendrez par l'exercice, qui amnera bientt l'habitude. Attachez au mot que vous voulez retenir, l'image d'une chose dont le nom soit peu prs semblable, ou n'en diffre que par la terminaison; rappelez-vous le genre par l'espce, une ide tout entire par l'image d'un seul mot, comme un peintre habile fait ressortir les objets par la varit des formes. Document 4 : Saint-Augustin, Confessions, VIII, 12. Et jentre dans les domaines, dans les vastes palais de ma mmoire, o sont renferms les trsors de ces innombrables images entres par la porte des sens. L, demeurent toutes nos penses, qui augmentent, 3 Professeur, romancier, nouvelliste et essayiste qubcois. https://fr.wikipedia.org/wiki/RomancierSquence propose par Claire Bosc et Delphine Delansay diminuent ou changent ces pargnes thsaurises par nos sens; et enfin tout dpt, toute rserve, que le gouffre de loubli na pas encore enseveli. Quand je suis l, je me fais reprsenter ce que je veux. Certains objets paraissent sur- le-champ, dautres se font chercher davantage; il faut les tirer comme dun recoin obscur; dautres slancent en essaim, et tandis que lon demande lun deux, accourant tous la fois, ils semblent dire : Nest-ce pas nous ? Et la main de mon esprit les loigne de la face de mon souvenir, jusqu ce que lobjet ds ir sorte de ses tnbres et de sa retraite. Dautres enfin se suggrant sans peine au rang o je les appelle, les premiers cdent la place aux suivants, pour rentrer leur poste et reparatre ma volont. Ce qui arrive exactement lorsque je fais un rcit de mmoire. Partie 2 : le dialogue entre crivains et scientifiques. Supports : Ren de Chateaubriand, Mmoires d'outre-tombe, 1849-1850. Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, Du ct de chez Swann , 1913. Jean-Yves et Marc Tadi, Le sens de la mmoire, 1999. Schmas du cerveau et du fonctionnement de la mmoire. Document 5 : Ren de Chateaubriand, Mmoires d'outre-tombe, 1849-1850. Hier au soir je me promenais seul ; le ciel ressemblait un ciel d'automne ; un vent froid soufflait par intervalles. la perce d'un fourr, je m'arrtai pour regarder le soleil : il s'enfonait dans des nuages au-dessus de la tour d'Alluye, d'o Gabrielle4, habitante de cette tour, avait vu comme moi le soleil se coucher il y a deux cents ans. Que sont devenus Henri et Gabrielle ? Ce que je serai devenu quand ces Mmoires seront publis. Je fus tir de mes rflexions par le gazouillement d'une grive perche sur la plus haute branche d'un bouleau. l'instant, ce son magique fit reparatre mes yeux le domaine paternel. J'oubliai les catastrophes dont je venais d'tre le tmoin, et, transport subitement dans le pass, je revis ces campagnes o j'entendis si souvent siffler la grive. Quand je l'coutais alors, j'tais triste de mme qu'aujourd'hui. Mais cette premire tristesse tait celle qui nat d'un dsir vague de bonheur, lorsqu'on est sans exprience ; la tristesse que j'prouve actuellement vient de la connaissance des choses apprcies et juges. Le chant de l'oiseau dans les bois de Combourg5 m'entretenait d'une flicit que je croyais atteindre ; le mme chant dans le parc de Montboissier6 me rappelait des jours perdus la poursuite de cette flicit insaisissable. Je n'ai plus rien apprendre, j'ai march plus vite qu'un autre, et j'ai fait le tour de la vie. Les heures fuient et m'entranent ; je n'ai pas mme la certitude de pouvoir achever ces Mmoires. Dans combien de lieux ai-je dj commenc les crire, et dans quel lieu les finirai- je ? Combien de temps me promnerai-je au bord des bois ? Mettons profit le peu d'instants qui me restent ; htons-nous de peindre ma jeunesse, tandis que j'y touche encore : le navigateur, abandonnant pour jamais un rivage enchant, crit son journal la vue de la terre qui s'loigne et qui va bientt disparatre. Document 6 : Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, Du ct de chez Swann , 1913. Mais tout coup ce fut comme si elle tait entre, et cette apparition lui fut une si dchirante souffrance qu'il dut porter la main son cur. C'est que le violon tait mont des notes hautes o il restait comme pour une attente, une attente qui se prolongeait sans qu'il cesst de les tenir, dans l'exaltation o il tait d'apercevoir dj l'objet de son attente qui s'approchait, et avec un effort dsespr pour tcher de durer jusqu' son arrive, de l'accueillir avant d'expirer, de lui maintenir encore un moment de toutes ses dernires 4 Gabrielle d'Estres, 1573-1599, matresse et favorite dHenri IV. 5 Lcrivain Franois-Ren de Chateaubriand a pass une partie de sa jeunesse au chteau de Combourg en Bretagne. 6 Chateaubriand a vcu une partie de sa vie dans ce hameau proche d'Alluye. https://fr.wikipedia.org/wiki/1573https://fr.wikipedia.org/wiki/1599https://fr.wikipedia.org/wiki/Favorihttps://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_IV_de_Francehttps://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois-Ren%C3%A9_de_Chateaubriandhttps://fr.wikipedia.org/wiki/Ch%C3%A2teau_de_Combourghttps://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois-Ren%C3%A9_de_ChateaubriandSquence propose par Claire Bosc et Delphine Delansay forces le chemin ouvert pour qu'il pt passer, comme on soutient une porte qui sans cela retomberait. Et avant que Swann et eu le temps de comprendre, et de se dire : C'est la petite phrase de la sonate de Vinteuil, n'coutons pas ! tous ses souvenirs du temps o Odette tait prise de lui, et qu'il avait russi jusqu' ce jour maintenir invisibles dans les profondeurs de son tre, tromps par ce brusque rayon du temps d'amour qu'ils crurent revenu, s'taient rveills et, tire d'aile, taient remonts lui chanter perdument, sans piti pour son infortune prsente, les refrains oublis du bonheur. Au lieu des expressions abstraites temps o j'tais heureux , temps o j'tais aim , qu'il avait souvent prononces jusque- l et sans trop souffrir, car son intelligence n'y avait enferm du pass que de prtendus extraits qui n'en conservaient rien, il retrouva tout ce qui de ce bonheur perdu avait fix jamais la spcifique et volatile essence ; il revit tout, les ptales neigeux et friss du chrysanthme qu'elle lui avait jet dans sa voiture, qu'il avait gard contre ses lvres l'adresse en relief de la Maison Dore sur la lettre o il avait lu : Ma main tremble si fort en vous crivant le rapprochement de ses sourcils quand elle lui avait dit d'un air suppliant : Ce n'est pas dans trop longtemps que vous me ferez signe ? ; il sentit l'odeur du fer du coiffeur par lequel il se faisait relever sa brosse pendant que Lordan7 allait chercher la petite ouvrire, les pluies d'orage qui tombrent si souvent ce printemps- l, le retour glacial dans sa victoria, au clair de lune, toutes les mailles d'habitudes mentales, d'impressions saisonnires, de crations cutanes, qui avaient tendu sur une suite de semaines un rseau uniforme dans lequel son corps se trouvait repris. Document 7 :Jean-Yves et Marc Tadi8, Le sens de la mmoire, 1999. Fonctionnement anatomique de la mmoire Il semble donc que toutes les rgions du cerveau participent la mmoire. Certaines ont une spcificit en rapport avec le rle du lobe auquel elles sont rattaches, dautres ont une action plus gnrale et donc plus proches de la mmoire elle-mme. On peut schmatiser ainsi cette conception : les influx venant de notre environnement extrieur ou de notre pense sont reus au niveau des aires visuelles, auditives, gustatives, olfactives et sensitives du cerveau. De l ils sont stocks pendant une courte priode au niveau de laire prfrontale. Celle-ci envoie des connexions dinterrogation au lobe temporal, qui organise la reconnaissance centrale de ces sensations. Certains seront alors engranges dans la mmoire long terme, dautres codes pour une utilisation immdiate, dautres limines. Celles qui seront stockes seront renvoyes vers les aires spcialises du cortex, suivant quil sagira de souvenirs visuels, auditifs, sensitifs ou gustatifs. Au terme de ce survol des connaissances actuelles, proposons une hypothse sur le mcanisme global de la mmorisation. Le point de dpart est toujours larrive dun stimulus, au niveau de lil dans notre exemple. A ce niveau, deux possibilits : soit il sagit dune vision habituelle sans aucune particularit par rapport celle laquelle bous sommes habitus ; la reconnaissance, lidentification de cette sensation se fera grce des mcanismes primaires, des circuits interneuronaux directs au niveau de notre cortex occip ital visuel. Cette sensation, nayant rien ou peu de chose de diffrent par rapport celles dj engrammes 9 dans notre 7 Valet du narrateur. 8 Jean-Yves Tadi est professeur de littrature franaise l'Universit de Paris-Sorbonne. Marc Tadi est neurochirurgien, professeur de neurochirurgie et directeur du laboratoire de neurochirurg ie de l'Universit Pa ris-IX.. 9 Participe pass issu du verbe cr partir du nom engramme qui en psychologie dsigne lempreinte laisse dans le cerveau ou le systme nerveux par quelque vnement et susceptible d'tre ractiv. Squence propose par Claire Bosc et Delphine Delansay mmoire, sera donc simplement identifie puis limine, puisquelle napporte rien de nouveau : cest ainsi que sont traites quotidiennement les images que nous percevons en nous rendant notre travail. Lautre hypothse est quil sagit dune vision inhabituelle : l encore elle parvient au cortex occipital. Celui-ci interroge le lobe temporal et par son intermdiaire les autres rgions du cerveau pour comprendre et identifier cette vision nouvelle. Deux possibilits soffrent nouveau : il sagit dune perception, diffrente certes, mais sans particularits extraordinaires ; aprs avoir t reconnue, elle restera pendant quelque temps dans notre cortex prfrontal, avant dtre limine et de se perdre dans loubli. Ou bien la perception sort tellement de lordinaire que le stimulus dentre sera plus important, renforc par des stimuli motionnels du noyau amygdalien. Lintensit de ceux-ci atteint un seuil dclenchant lactivation des neurones potentialisation long terme et la vision sera mise en mmoire. On voit demble ici que ces phnomnes sont trs lis la personnalit, la culture, laffectivit de lindividu. Document 8 Squence propose par Claire Bosc et Delphine Delansay Sance 3 : JE ME SOUVIENS DONC JE SUIS (Souvenirs personnels et identit) Supports : 7 documents Jol Candau, Anthropologie de la mmoire, 2005. Milan Kundera, Le livre du rire et de loubli, 1978. J.M.G. le Clzio, LAfricain, 2004. Patrick Modiano, Un Pedigree, 2005. Primo Levi, Pome plac en exergue de Si cest un homme, 1987 (It.1947). Richard Glatzer et Wash Westmoreland Still Alice avec Julianne Moore, 2014. http://www.allocine.fr/playlists/cinema/playlist-311/ Pete Docter, Vice Versa, 2015. https://www.youtube.com/watch?v=G3-rDNaN1EE#t=27 Document 1 : Jol Candau, Anthropologie de la mmoire, 2005. Il ny a pas lieu de distinguer mmoire et identit tant les deux notions sont lies. Il ne peut y avoir didentit sans mmoireElle dfinit notre tre et modle notre faon de nous comporter, note pour sa part Steven Rose, de manire bien plus troite que nimporte quel autre aspect de notre personnalit . En cas de perte de mmoire, cest un peu de nous-mme que nous croyons perdre. Cest donc juste titre que Paul Antze et Michael Lambek soutiennent que la mmoire peut tout la fois venir renforcer (dans le cas du souvenir) et reinter (dans le cas de loubli) le sentiment de notre didentit. Quand notre mmoire devient irrmdiablement faillible, lors des troubles mnsiques svres associs aux maladies neurodgnratives (maladie dAlzheimer, de Huntington, de Parkinson), lamnsie croissante du sujet est alors accompagne dune perte de lidentit personnelle et, bien entendu, des souvenirs autobiographiques sur lesquels sappuie la construction de cette identit. [] Document 2 : Milan Kundera, Le livre du rire et de loubli, 1978. Elle10 avait vcu onze ans en Bohme avec son mari, et les carnets laisss chez sa belle-mre taient, eux aussi, au nombre de onze. Peu aprs la mort de son mari, elle avait achet un cahier et l'avait divis en onze parties. Elle tait certes parvenue se remmorer bien des vnements et des situations moiti oublis, mais elle ne savait absolument pas dans quelle partie du cahier les inscrire. La succession chronologique tait irrmdiablement perdue. Elle avait d'abord tent de retrouver les souvenirs qui pourraient servir de points de repre dans lcoulement du temps et devenir la charpente principale du pass reconstruit. Par exemple, leurs vacances. Il devait y en avoir onze, mais elle ne pouvait s'en rappeler que neuf. Il y en avait deux qui taient jamais perdus. [...] Elle voulait aussi se souvenir de tous les noms qu'il lui avait donns. Il ne l'avait appele par son vrai nom que pendant les quinze premiers jours. Sa tendresse tait une machine fabriquer continuellement des surnoms. Elle avait beaucoup de noms et comme chaque nom s'usait vite, il lui en donnait sans cesse de nouveaux. Pendant les douze ans qu'ils avaient passs ensemble, elle en avait eu une vingtaine, une trentaine, et chacun appartenait une priode prcise de leur vie. [] Cest pourquoi elle dsire si dsesprment avoir chez elle ce paquet de carnets et de lettres. 10 Le personnage est exil, recherch par les autorits et ne peut plus rcuprer les carnets o sont consigns ses souvenirs. http://www.allocine.fr/personne/fichepersonne_gen_cpersonne=16335.htmlhttp://www.allocine.fr/playlists/cinema/playlist-311/http://btscfmbtp.unblog.fr/2015/07/24/vice-versa/https://www.youtube.com/watch?v=G3-rDNaN1EE#t=27Squence propose par Claire Bosc et Delphine Delansay Evidemment, elle sait qu'il y a aussi dans les carnets pas mal de choses dplaisantes, des journes d'insatisfaction, de disputes et mme dennui, mais il ne s'agit pas de a du tout. Elle ne veut pas rendre au pass sa posie. Elle veut lui rendre son corps perdu. Ce qui la pousse, ce n'est pas un dsir de beaut. Cest un dsir de vie. Car Tamina est la drive sur un radeau et elle regarde en arrire, rien qu'en arrire. Le volume de son tre nest que ce qu'elle voit l-bas, loin derrire elle. De mme que son pass se contracte, se dfait, se dissout, Tamina rtrcit et perd ses contours. Elle veut avoir ses carnets pour que la fragile charpente des vnements, telle qu'elle l'a construite dans son cahier, puisse recevoir des murs et devenir la maison qu'elle pourra habiter. Parce que, si l'difice chancelant des souvenirs s'affaisse comme une tente maladroitement dresse, il ne va rien rester de Tamina que le prsent, ce point invisible, ce nant qui avance lentement vers la mort. Document 3 : J.M.G. le Clzio, LAfricain, 2004. C'est l'Afrique que je veux revenir sans cesse, ma mmoire d'enfant. la source de mes sentiments et de mes dterminations. Le monde change, c'est vrai, et celui qui est debout l-bas au milieu de la plaine d'herbes hautes, dans le souffle chaud qui apporte les odeurs de la savane, le bruit aigu de la fort, sentant sur ses lvres l'humidit du ciel et des nuages, celui- l est si loin de moi qu'aucune histoire, aucun voyage ne me permettra de le rejoindre. Pourtant, parfois, je marche dans les rues d'une ville, au hasard, et tout d'un coup, en passant devant une porte au bas d'un immeuble en construction, je respire l'odeur froide du ciment qui vient d'tre coul, et je suis dans la case de passage d'Abakaliki, j'entre dans le cube ombreux de ma chambre et je vois derrire la porte le grand lzard bleu que notre chatte a trangl et qu'elle m'a apport en signe de bienvenue. [] Si je n'avais pas eu cette connaissance charnelle de l'Afrique, si je n'avais pas reu cet hritage de ma vie avant ma naissance, que serais-je devenu ? Aujourd'hui, j'existe, je voyage, j'ai mon tour fond une famille, je me suis enracin dans d'autres lieux. Pourtant, chaque instant, comme une substance threuse11 qui circule entre les parois du rel, je suis transperc par le temps d'autrefois, Ogoja. Par bouffes cela me submerge et m'tourdit. Non pas seulement cette mmoire d'enfant, extraordinairement prcise pour toutes les sensations, les odeurs, les gots, l'impression de relief ou de vide, le sentiment de la dure. C'est en l'crivant que je le comprends, maintenant. Cette mmoire n'est pas seulement la mienne. Elle est aussi la mmoire du temps qui a prcd ma naissance, lorsque mon pre et ma mre marchaient ensemble sur les routes du haut pays, dans les royaumes de l'ouest du Cameroun. La mmoire des esprances et des angoisses de mon pre, sa solitude, sa dtresse Ogoja. La mmoire des instants de bonheur, lorsque mon pre et ma mre sont unis par l'amour qu'ils croient ternel. Alors ils allaient dans la libert des chemins, et les noms de lieux sont entrs en moi comme des noms de famille, Bali, Nkom, Bamenda, Banso, Nkongsamba, Revi, Kwaja. Et les noms de pays, Mbemb, Kaka, Nsungli, Bum, Fungom. Les hauts plateaux o avance lentement le troupeau de btes cornes de lune accrocher les nuages, entre Lassim et Ngonzin. Peut-tre quen fin de compte mon rve ancien ne me trompait pas. Si mon pre tait devenu lAfricain, par la force de sa destine, moi, je puis penser ma mre africaine, celle qui ma embrass et nourri linstant o jai t conu, linstant o je suis n. Document 4 : Patrick Modiano, Un Pedigree, 2005. Que lon me pardonne tous ces noms et dautres qui suivront. Je suis un chien qui fait semblant davoir un pedigree. Ma mre et mon pre ne se rattachent aucun milieu bien dfini. Si ba llotts, si incertains que je dois bien mefforcer de trouver quelques empreintes et quelques balises dans ce sable 11Squence propose par Claire Bosc et Delphine Delansay mouvant comme on sefforce de remplir avec des lettres moiti effaces une fiche dtat civil ou un questionnaire administratif. Document 5 : Primo Levi, Pome plac en exergue de Si cest un homme, 1987 (It.1947). Vous qui vivez en toute quitude Bien au chaud dans vos maisons, Vous qui trouvez le soir en rentrant La table mise et des visages amis, Considrez si cest un homme Que celui qui peine dans la boue, Qui ne connat pas de repos, Qui se bat pour un quignon de pain, Qui meurt pour un oui pour un non. Considrez si c'est une femme Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux Et jusqu' la force de se souvenir, Les yeux vides et le sein froid Comme une grenouille en hiver. N'oubliez pas que cela fut, Non, ne l'oubliez pas : Gravez ces mots dans votre cur. Pensez-y chez vous, dans la rue, En vous couchant, en vous levant ; Rptez- les vos enfants. Ou que votre maison s'croule, Que la maladie vous accable, Que vos enfants se dtournent de vous. Document 6 : Richard Glatzer et Wash Westmoreland, Still Alice avec Julianne Moore, 2014. http://www.allocine.fr/playlists/cinema/playlist-311/ Document 7 : Pete Docter, Vice Versa, 2015. https://www.youtube.com/watch?v=G3-rDNaN1EE#t=27 http://www.allocine.fr/personne/fichepersonne_gen_cpersonne=16335.htmlhttp://www.allocine.fr/playlists/cinema/playlist-311/http://btscfmbtp.unblog.fr/2015/07/24/vice-versa/https://www.youtube.com/watch?v=G3-rDNaN1EE#t=27Squence propose par Claire Bosc et Delphine Delansay Sance 4 : A LA RECHERCHE DU PASSE PERDU Supports : 5 documents J-J. Rousseau, Les Confessions, Livre I, 1782-1789. George Sand, Histoire de ma vie, 1855. Anny Duperey, Le Voile noir, 1992. Patrick Modiano, Dora Bruder, 1997. Sorj Chalandon, La Lgende de nos pres, 2009. Sandrine Revel, Glenn Gould Une vie contretemps, 2015. Document 1 : J-J. Rousseau, Les Confessions, Livre I, 1782-1789. J'ai dit le bien et le mal avec la mme franchise. Je n'ai rien tu de mauvais, rien ajout de bon, et s'il m'est arriv d'employer quelque ornement indiffrent, ce n'a jamais t que pour re mplir un vide occasionn par mon dfaut de mmoire ; j'ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l'tre, jamais ce que je savais tre faux. Je me suis montr tel que je fus ; mprisable et vil quand je l'ai t, bon, gnreux, sublime, quand je l'ai t : j'ai dvoil mon intrieur tel que tu l'as vu toi-mme. Document 2 : George Sand, Histoire de ma vie, 1855. Ici se terminent les lettres de mon pre sa mre. Sans doute il lui en crivit beaucoup dautres durant les quatre annes quil vcut encore et qui amenrent de frquentes sparations la reprise de la guerre. Mais la suite de leur correspondance a disparu, jignore pourquoi et comment. Je ne puis donc consulter pour la suite de lhistoire de mon pre que ses tats de service, quelques lettres crites sa femme et les vagues souvenirs de mon enfance. Document 3 : Anny Duperey, Le Voile noir, 1992. Javais pens, logiquement, ddier ces pages la mmoire de mes parents de mon pre, surtout, lauteur de la plupart de ces photos, qui sont la base et la raison dtre de ce livre. Curieusement, je nen ai pas envie. Jen suis surprise. Mais je suppose que dautres surprises mattendent dans cette aventure hasardeuse que jentreprends. On ne sattaque pas impunment au silence et lombre depuis si longtemps tombs sur ce qui a disparu. Non, je nen ai pas envie. Leur ddier ce livre me semble une coquetterie inutile et fausse. Je nai jamais dpos une fleur sur leur tombe, ni mme remis les pieds dans le cimetire o ils sont enterrs, pourquoi ferais-je aujourdhui loffrande de ces pages au vide ? Mon pre fit ces photos. Je les trouve belles. Il avait, je crois, beaucoup de talent. Javais depuis des annes lenvie de les montrer. Paralllement, montait en moi la sourde envie dcrire, sans avoir recours au masque de la fiction, sur mon enfance coupe en deux. Ces deux envies se sont tout naturellement rejointes et justifies lune lautre. Car ces photos sont beaucoup plus pour moi que de belles images, elles me tiennent lieu de mmoire. Je nai aucun souvenir de mon pre et de ma mre. Le choc de leur disparition a jet sur les annes qui ont prcd un voile opaque, comme si elles navaient jamais exist. Squence propose par Claire Bosc et Delphine Delansay Si au dbut de ce livre, o paradoxalement je ne vais faire quune chose : tendre vers eux, je leur refuse le statut dexistants O ? Comment ? Sous quelle forme ? , cest sans doute cause de ce sentiment que ma vie a commenc le jour de leur mort. Il ne me reste rien davant, deux, que ces images en noir et blanc. Lusage que jen fais ne les concerne donc pas plus que ce que je suis devenue. Sans doute aussi parce que, obscurment, je leur en veux davoir disparu si jeunes, si beaux, sans lexcuse de la maladie, sans mme lavoir voulu, si btement, quasiment par inadvertance. Cest impardonnable. Cest pourquoi avant de tenter dcrire en marge de ces photos je vais une dernire fois comme je lai dsespr- ment fait jusque- l me dtourner de la blessure quils mont laisse la place de leur amour et madresser ce qui me reste de plus proche, lautre survivante, ma plus semblable au monde, ma sur, qui a eu, je crois, encore plus de mal que moi vivre avec leur absence. Document 4 : Patrick Modiano, Dora Bruder, 1997. J'ai crit ces pages en novembre 1996. Les journes sont souvent pluvieuses. Demain nous entrerons dans le mois de dcembre et cinquante-cinq ans auront pass depuis la fugue de Dora. La nuit tombe tt et cela vaut mieux : elle efface la grisaille et la monotonie de ces jours de pluie o l'on se demande s'il fait vraiment jour et si l'on ne traverse pas un tat intermdiaire, une sorte d'clipse morne, qui se prolonge jusqu' la fin de l'aprs-midi. Alors, les lampadaires, les vitrines, les cafs s'allument, l'air du soir est plus vif, le contour des choses plus net, il y a des embouteillages aux carrefours, les gens se pressent dans les rues. Et au milieu de toutes ces lumires et de cette agitation, j'ai peine croire que je suis dans la mme ville que celle o se trouvaient Dora Bruder et ses parents, et aussi mon pre quand il avait vingt ans de moins que moi. J'ai l'impression d'tre tout seul faire le lien entre le Paris de ce temps- l et celui d'aujourd'hui, le seul me souvenir de tous ces dtails. Par moments, le lien s'amenuise et risque de se rompre, d'autres soirs la ville d'hier m'apparat en reflets furtifs derrire celle d'aujourd'hui. Document 5 : Sorj Chalandon, La Lgende de nos pres, 2009. Extrait 1 Lors de nos premiers rendez-vous, le vieil homme me rappelait mon pre. Sans cesse. Il men parlait de la voix et des yeux. Il men parlait par ses hsitations et ses agacements. Cest pour a que jtais impatient. Javais peur de lgarer, peur de me perdre. Le temps tait compt, je le savais. Je ne pouvais pas lais ser partir Beuzaboc comme javais laiss Brumaire sen aller. Face lun, jtais face lautre, enfant et malhabile. Extrait 2 Je rdigeais la mmoire des autres, mais pas seulement. Jacceptais aussi de retravailler leurs crits. Certains clients me proposaient de relier un texte rdig. Alors, je corrigeais la syntaxe, dentelais les phrases et agenais la chronologie [] Un veuf mavait command un livre en mmoire de son pouse, retrouve froide ses cts un matin de juillet. Parfois, on me pria it dajouter un peu de fantaisie la ralit. Je choisissais des verbes plus brillants, mlais au vrai deux ou trois fables et tout en devenait plus beau. Plus agrable lire , je disais, pour excuser la petite menterie. Extrait 3 Simplement, pour que Lupuline se souvienne, il avait recueilli des clats de vaillance et choisi des bravoures qui ntaient pas les siens. Il avait vol quelques hommes, stait gliss dans la peau de lun, le courage de lautre, la douleur du troisime, pour les ramener tous les trois la vie. Il ntait pas la somme de ses renoncements, mais laddition de leurs courages. Il avait une vie en plus. Il leur rendait hommage. Document 6 : Sandrine Revel, Glenn Gould Une vie contretemps, 2015. Squence propose par Claire Bosc et Delphine Delansay http://www.bdgest.com/preview-1661-BD-glenn-gould-une-vie-a-contretemps-glenn-gould-une-vie-a-contretemps.html?_ga=1.206137427.1721239996.1443252205 http://www.bdgest.com/preview-1661-BD-glenn-gould-une-vie-a-contretemps-glenn-gould-une-vie-a-contretemps.html?_ga=1.206137427.1721239996.1443252205http://www.bdgest.com/preview-1661-BD-glenn-gould-une-vie-a-contretemps-glenn-gould-une-vie-a-contretemps.html?_ga=1.206137427.1721239996.1443252205Squence propose par Claire Bosc et Delphine Delansay Squence propose par Claire Bosc et Delphine Delansay Sance 5 : SOUVENONS-NOUS (travail et devoir de mmoire) Jorge Semprun, Lcriture ou la vie, 1994. Paul Ricoeur, La Mmoire, lhistoire, loubli, 2000. Tzvetan Todorov, Les abus de la mmoire, 1995 Harald Weinrich, Lth, Art et critique de loubli, 1999. Mmorial de la Shoah, Paris, Mur des enfants . Document 1 : Jorge Semprun, Lcriture ou la vie, 1994. Je lui (= Thomas Landman) avais ddicac Quel beau dimanche ! Pour quil pt, plus tard aprs ma mort, se souvenir de mon souvenir de Buchenwald. Ce serait plus facile pour lui dsormais. Plus difficile aussi, sans doute parce que moins abstrait. Jai pos une main sur lpaule de Thomas, comme un passage de tmoin. Un jour viendrait, relativement proche o il ne resterait plus aucun survivant de Buchenwald. Il ny aurait plus de mmoire immdiate : plus personne ne saurait dire avec des mots venus de la mmoire charnelle, et non pas dune reconstitution thorique, ce quauront t la faim, le sommeil, langoisse, la prsence aveuglan te du Mal absolu dans la juste mesure o il est nich en chacun de nous, comme libert possible. Plus personne naurait dans son me et son cerveau, indlbile, lodeur de chair brle des fours crmatoires. Document 2 : Paul Ricoeur, La Mmoire, lhistoire, loubli, 2000. Le devoir de mmoire savre particulirement lourd dquivoque. Linjonction se souvenir risque dtre entendue comme une invitation adresse la mmoire court-circuiter le travail de lhistoire. Je suis pour ma part dautant plus attentif ce pril que mon livre est un plaidoyer pour la mmoire comme matrice dhistoire, dans la mesure o elle reste la gardienne de la problmatique du rapport reprsentatif du prsent au pass. La tentation est alors grande de transformer ce plaidoyer en une revendication de la mmoire contre lhistoire. Autant je rsisterai le moment venu la prtention inverse de rduire la mmoire un simple objet dhistoire parmi ces nouveaux objets , au risque de la dpouiller de sa fonction matricielle, autant je refuserai de me laisser enrler par le plaidoyer inverse. Cest dans cette disposition desprit que jai choisi de poser une premire fois la question du devoir de mmoire sous le titre des us et abus de la mmoire, quitte y revenir plus longuement au titre de loubli. Dire tu te souviendras , cest aussi dire tu noublieras pas . Il se pourrait mme que le devoir de mmoire constitue la fois le comble du bon usage et celui de labus dans lexercice de la mmoire. Document 3 : Tzvetan Todorov, Les abus de la mmoire, 1995. Il faut dabord rappeler une vidence : cest que la mmoire ne soppose nullement loubli. Les deux termes qui fortement contrastent sont leffacement et la conservation ; la mmoire est, toujours et ncessairement, une interaction des deux. La restitution intgrale du pass est une chose bien sr impossible (mais quun Borges a imagin dans son histoire de Funes el memorioso), et, par ailleurs, effrayante ; la mmoire, elle est forcment une slection : certains traits de lvnement seront conservs, dautres sont immdiatement ou progressivement carts, et donc oublis. Cest bien pourquoi il est profondment droutant de voir appeler mmoire la capacit quont les ordinateurs de conserver linformation : il manque cette dernire opration un trait constitutif de la mmoire ; savoir la slection. Conserver sans choisir nest pas encore un travail de mmoire. Ce que nous reprochons aux bourreaux hitlriens et staliniens nest pas quils retiennent certains lments du pass plutt que tous - nous-mmes ne comptons pas procder autrement - mais quils sarrogent le droit de contrler le choix des lments retenir. Aucune instance suprieure de ltat, ne devrait pouvoir dire : vous navez pas le droit de chercher par vous-mme la vrit des faits, ceux qui nacceptent pas la version officielle du pass sont punis. Il y va de la dfinition mme de la vie en dmocratie : les individus comme les groupes ont le droit de savoir, donc aussi de connatre et de faire connatre leur propre histoire ; ce nest pas au pouvoir central de le leur Squence propose par Claire Bosc et Delphine Delansay interdire ou permettre. Cest pourquoi du reste la rcente loi Gayssot12 qui punit les lucubrations ngationnistes13 est mal venue, mme si elle part de bonnes intentions : ce nest pas la loi de dire lHistoire, il lui suffit de frapper la diffamation ou lincitation la haine raciale. Document 4 : Harald Weinrich, Lth, Art et critique de loubli, 1999. La condamnation de la mmoire (damnatio memoriae) est une notion juridique qui a jou un rle important dans lhistoire culturelle du souvenir et de loubli. Sous sa forme courante, elle provient du droit public et pnal romain. A Rome, la peine de damnatio memoriae frappait avant tout les souverains et autres puissants qui taient dclars ennemis publics lors dun bouleversement politique, par exemple au moment de leur mort ou aprs une rvolution. Leurs portraits alors taient dtruits, leurs statues renverses, leur nom t des inscriptions. De mme, beaucoup de leurs dcrets taient du jour au lendemain frapps de nullit, afin que ces tmoignages ne puissent plus rappeler le souvenir de la non-personne . Cest ce qui arriva Domitien comme le rapporte Sutone dans Vies des Douze Csars, lorsque cet empereur fut victime dun attentat en 96 aprs J.C. sur ordre du Snat, ses effigies (clipei, imagines) furent aussitt brises et les mentions de son nom (tituli) effaces des inscriptions, tout cela dans le but dclar d abolir toute mmoire de sa personne (abolendam omnem memoriam). Document 5 : Mmorial14 de la Shoah, Paris, mur des enfants . 12 Lo i du 13 Juillet 1990 selon laquelle Toute discrimination fonde sur l'appartenance ou la non-appartenance une ethnie, une nation, une race ou une relig ion est interdite . 13 Le ngationnisme nie donc le gnocide des Juifs par les nazis ainsi que les chambres gaz. Par extension, le terme est utilis pour la ngation d'autres crimes contre l'humanit. 14 Ce qu i est destin conserver, perptuer le souvenir souvent sous forme crite ; monument commmorat if. http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/le/http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/negation/http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/nier/http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/donc/http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/le/http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/genocide/http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/des/http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/juif/http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/par/http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/le/http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/nazi/http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/ainsi-que/http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/le/http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/chambre/http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/a-1/http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/gaz/http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/par-extension/http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/le/http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/terme/http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/est/http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/utilise/http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/pour/http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/la-1/http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/negation/http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/d/http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/autre/http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/crime/http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/contre-1/http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/l/http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/humanite/Squence propose par Claire Bosc et Delphine Delansay Sance 6 : JE ME SOUVIENS DONC JOUBLIE (diaporama sur loubli) Sance 7 : JE ME SOUVIENS DONC JE CREE La conception antique de la cration : Pausanias, Hsiode Simon-Daniel Kipman, Loubli et ses vertus, 2013. Sarraute Enfance, 1983 Annie Ernaux Ecrire la vie, 2011. Jules Supervielle, Oublieuse mmoire, 1949. Le Corbusier, Entretien avec les tudiants des coles dArchitecture, 1957. Jean-Auguste-Dominique Ingres, La Grande Baigneuse, 1808 et Man Ray, Le Violon dIngres, 1924. Marinetti, Fondazione e manifesto del futurismo, 1909. Document 1 : la conception antique de la cration Extrait 1 : Pausanias, Prigse, 9, 29, IIme s. aprs J.-C. Les fils d'Aloeus pensaient que les Muses taient au nombre de trois, et ils leur donnrent les noms de Mlt (Soin, souci), Mnm (Mmoire) et Aoid (Chant). Ils disent que, plus tard, Piros, un Macdonien qui a donn son nom la montagne de Macdoine, se rendit Thespies, tablit le nombre de neuf Muses et leur donna leurs noms actuels. Extrait 2 : Hsiode, La Thogonie, 53-67, VIIIe sicle av. J.-C. Les Muses et Apollon, qui lance au loin ses traits, font natre sur la terre les chantres et les musiciens ; mais les rois viennent de Jupiter. Heureux celui que les Muses chrissent ! Un doux langage dcoule de ses lvres. Si un mortel, l'me dchire par un rcent malheur, s'afflige et se lamente, qu'un chantre, disciple des Muses, clbre la gloire des premiers hommes et des bienheureux Immortels habitants de l'Olympe, aussitt l'infortun oublie ses chagrins ; il ne se souvient plus du sujet de ses maux et les prsents des vierges divines l'ont bientt distrait de sa douleur. Salut, filles de Jupiter, donnez-moi votre voix ravissante. Chantez la race sacre des Immortels ns de la Terre et d'Uranus couronn d'toiles, conus par la Nuit tnbreuse ou nourris par lamer Pontus. Dites comment naquirent les dieux, et la terre, et les fleuves, et l'immense Pontus aux flots bouillonnants, et les astres tincelants, et le vaste ciel qui les domine ; apprenez-moi quelles divinits, auteurs de tous les biens, leur durent l'existence ; comment cette cleste race, se partageant les richesses, se distribuant les honneurs, s'tablit pour la premire fois dans lOlympe aux nombreux sommets. Muses habitantes de l'Olympe, rvlez-moi l'origine du monde et remontez jusqu'au premier de tous les tres. [] C'est en Pirie qu'unie au Cronide15, leur pre, les enfanta Mnmosyne, reine des coteaux d'Eleuthre, pour tre l'oubli des malheurs, la trve aux soucis. A elle, neuf nuits durant, s'unissait le prudent Zeus, mont, loin des Immortels, dans sa couche sainte. Et quand vint la fin d'une anne et le retour des saisons, elle enfanta neuf filles, aux curs pareils, qui n'ont en leur poitrine souci que de chant et gardent leur me libre de chagrin, prs de la plus haute cime de l'Olympe neigeux. L sont leurs churs brillants et leur belle demeure. Document 2 : Simon-Daniel Kipman, Loubli et ses vertus, 2013. Limportant, quant on crit, cest linverse de loubli : cest garder, conserver une trace et dcrire les effets de cette trace. Pas tonnant que les psychanalystes soient de grands lecteurs. Ils sont nous sommes, je suis fascins par ce qui remonte du fond, comme un cadavre de noy. Ce qui est menti dans le roman est lombre sans quoi vous ne verriez pas la lumire16. [] Il y a un lien troit entre oubli et criture, entre oubli et cration artistique, quand bien mme ce lien serait peu visible, et invers. Un crivain, un crateur crit parce quil ne peut pas faire autrement. Il y est 15 Zeus 16 Louis Aragon Les Cloches de Ble, 1934. https://fr.wikipedia.org/wiki/VIIIe_si%C3%A8cle_av._J.-C.Squence propose par Claire Bosc et Delphine Delansay pouss, quelle que soit la difficult, quelle que soit la souffrance. Mais il crit aussi pour ne pas tre oubli. Construit-il une uvre, et sa statue au-del du temps ? Celui- l est alors sans doute un tcheron de lcriture, un artisan qui fait carrire, un technicien. Par contre, un autre va crire pour poser sa pense, sa rflexion, pour exorciser une souffrance, lcriture est ma thrapie dira-t-il, pour dposer sur la feuille blanche quelque chose de prcieux, mais que lon oublie aussitt aprs, comme dpos dans un coffre-fort ferm cl. Document 3 : Sarraute Enfance, 1983 - Alors, tu vas vraiment faire a ? voquer tes souvenirs d'enfance ... Co mme ces mots te gnent, tu ne les aimes pas. Mais reconnais que ce sont les seuls mots qui conviennent. Tu veux voquer tes souvenirs ... il n'y a pas tortiller, c'est bien a. - Oui, je n'y peux rien, a me tente, je ne sais pas pourquoi... - C'est peut-tre... est-ce que ce ne serait pas... on ne s'en rend parfois pas compte... c'est peut-tre que tes forces dclinent... - Non, je ne crois pas... du moins je ne le sens pas... - Et pourtant ce que tu veux faire... voquer tes souvenirs ... est-ce que ce ne serait pas... - Oh, je t'en prie... - Si, il faut se le demander : est-ce que ce ne serait pas prendre ta retraite ? te ranger ? quitter ton lment, o jusqu' ici, tant bien que mal - Oui, comme tu dis, tant bien que mal... - Peut-tre, mais c'est le seul o tu aies jamais pu vivre...celui... - Oh, quoi bon ? je le connais. - Est-ce vrai ? Tu n'as vraiment pas oubli comment c'tait l-bas ? comment l-bas tout fluctue, se transforme, s'chappe. . . tu avances ttons, toujours cherchant, te tendant... vers quoi ? qu'est-ce que c'est ? a ne ressemble rien personne n'en parle. . .a se drobe, tu l'agrippes comme tu peux, tu le pousses o ? n'importe o, pourvu que a trouve un milieu propice o a se dveloppe, o a parvienne pe ut-tre vivre. . . Tiens, rien que d'y penser - Oui, a te rend grandiloquent. Je dirai mme outrecuidant. Je me demande si ce n'est pas toujours cette mme crainte Souviens-toi comme elle revient chaque fois que quelque chose encore informe se propose... Ce qui nous est rest des anciennes tentatives nous parat toujours avoir l'avantage sur ce qui tremblote quelque part dans les limbes... - Mais justement, ce que je crains, cette fois, c'est que a ne tremble pas.., pas assez... que ce soit fix une fois pour toutes, du tout cuit , donn d'avance - Rassure-toi pour ce qui est d'tre donn... c'est encore tout vacillant, aucun mot crit, aucune parole ne l'ont encore touch, il me semble que a palpite faiblement hors des mots comme toujours des petits bouts de quelque chose d'encore vivant... je voudrais, avant qu'ils disparaissent Squence propose par Claire Bosc et Delphine Delansay Document 4 : Annie Ernaux, Ecrire la vie, 2011. 17 Mercredi, dans le RER, avant de me rendre au studio des Ursulines, je me suis vue - rellement vue - avec le regard de mes huit-douze ans : une femme mre, lgante, trs instruite, allant parler en public dans un cinma de Paris, ce lieu inconnu, - une femme mille lieues de ma mre, une femme trangre et intimidante, une femme que je n'aime pas. Des instants brefs o, ainsi, j'ai fait le chemin inverse de la mmoire, non de l'adulte vers l'enfant mais de l'enfant vers l'adulte. Cette vision, plus que jamais, me fait sentir le gouffre entre ce qu'tait ma mre et ce que je suis. Mais aussi entre la petite fille que j'ai t et ce que je suis. Cette petite fille n'aurait pas voulu de cette femme que je suis comme mre. Cette petite fille est pour toujours du ct de sa mre. Je suis une figure ennemie. La mre et cette petite fille- l sont mortes, la petite fille depuis plus longtemps que la mre. Dans cette vision, il y a la comparaison de deux femmes, ma mre et celle que je suis maintenant. Entre les deux, le regard hostile, sans avenir encore, d'une enfant, qui fut moi (mais qu'est-ce que ce mot veut dire ?). 23 Janvier 1998 Document 5 : Jules Supervielle, Oublieuse mmoire, 1949. Loubli me pousse et me contourne Avec ses pattes de velours, Il est pouss par le silence Et lun de lautre ils font le tour, Doucereux touffeurs damour. On sait toujours quoi ils pensent Et cest aux dpens de nos jours, Eux qui confondent leurs contours Et lun lautre se recommencent Pour mieux effilocher nos jours Jusqu lultime transparence, Tout en faisant le cur plus lourd Pour presque empcher son avance. Voil, voil quils lont glac ! Cest leur faon de terrasser. Oh ! que je tte cette pierre Quclaire ltoile polaire ! 17 A Lillebonne, 1944. Squence propose par Claire Bosc et Delphine Delansay Document 6 : Le Corbusier, Entretien avec les tudiants des coles dArchitecture, 1957. Tout lheure, vous aviez vu quentran par la dfense des droits l'invention, je prenais tmoin le pass, ce pass qui fut mon seul matre, qui continue tre mon permanent admoniteur. Tout homme pondr, lanc dans linconnu de linvention architecturale, ne peut vraiment appuyer son lan que sur les leons donnes par les sicles ; les tmoins que les temps ont respects ont une valeur humaine permanente. On peut les appeler folklores, - notion par laquelle on veut exprimer la fleur de lesprit cratif dans les traditions populaires, en tendant leur empire au-del de la maison des hommes, jusqu celle des dieux. Fleur de lesprit cratif, chane des traditions qui lincarnent et dont chaque chanon est, et nest exclusivement quune uvre sui fut, son heure, novatrice, souvent rvolutionnaire : un apport. Lhistoire, qui sappuie sur des jalons, na conserv que ces tmoins loyaux ; les imitations, les plagiats, les compromis, sont rangs derrire, dlaisss, voire dtruits. Le respect du pass est une attitude filiale, naturelle tout crateur : un fils a, pour son pre, amour et respect. Document 7 : Jean-Auguste-Dominique Ingres, La Grande Baigneuse, 1808 et Man Ray, Le Violon dIngres, 1924. Jean-Auguste-Dominique Ingres. La Grande Baigneuse, dite BaigneuseValpinon (1808), huile sur toile, 146 97 cm, Paris, Muse du Louvre. Man Ray, Le Violon d'Ingres, 1924 preuve aux sels d'argent rehausse la mine de plomb et l'encre de Chine et contrecolle sur papier, 28.2 22.5 cm, Muse national d'art moderne, Paris Document 8 : Marinetti, Fondazione e manifesto del futurismo, 1909. Que peut-on bien trouver dans un vieux tableau si ce nest la contorsion pnible de lartiste sefforant de briser les barrires infranchissables son dsir dexprimer entirement son rve? Admirer un vieux tableau, cest verser notre sensibilit dans une urne funraire, au lieu de la la ncer en avant par jets violents de cration et daction. Voulez-vous donc gcher ainsi vos meilleures forces dans une admiration inutile du pass, dont vous sortez forcment puiss, amoindris, pitins? En vrit, la frquentation quotidienne des muses, des bibliothques et des acadmies (ces cimetires defforts perdus, ces calvaires de rves crucifis, ces registres dlans briss!...) est pour les artistes ce quest la tutelle prolonge des parents pour des jeunes gens intelligents, ivres de leur tale nt et de leur volont ambitieuse. Pour des moribonds, des invalides et des prisonniers, passe encore. Cest peut-tre un baume leurs blessures que ladmirable pass, du moment que lavenir leur est interdit... Mais nous nen voulons pas, nous les jeunes, les forts et les vivants futuristes! https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Grande_Baigneusehttps://fr.wikipedia.org/wiki/Parishttps://fr.wikipedia.org/wiki/Mus%C3%A9e_du_Louvrehttps://fr.wikipedia.org/wiki/Mus%C3%A9e_national_d%27art_modernehttps://fr.wikipedia.org/wiki/Mus%C3%A9e_national_d%27art_modernehttps://fr.wikipedia.org/wiki/Paris

Recommended

View more >