Dialogue du dbut dHiroshima mon amour dAlain ? Hiroshima retrouvaient tout entires

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    14-Sep-2018

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  • Dialogue du dbutdHiroshima mon amour

    dAlain Resnais

    LUI Tu nas rien vu Hiroshima. Rien.

    ELLEJai tout vu. Tout. Ainsi lhpital, je lai vu. Jen suis sre. Lhpital

    existe Hiroshima. Comment aurais-je pu viter de le voir ?

    LUI Tu nas pas vu dhpital Hiroshima. Tu nas

    rien vu Hiroshima.

    ELLE Quatre fois au muse

    LUIQuel muse Hiroshima ?

    ELLE Quatre fois au muse Hiroshima. Jai vu les

    gens se promener. Les gens se promnent, pensifs, travers les photographies, les reconstitutions, faute dautre chose, travers les photographies, les photographies, les reconstitutions, faute dautre chose, les explications, faute dautre chose.

    Quatre fois au muse Hiroshima. Jai regard les gens. Jai regard moi-mme

    pensivement, le fer. Le fer brl. Le fer bris, le fer devenu vulnrable comme la chair. Jai vu des capsules en bouquet : qui y aurait pens ? Des peaux humaines flottantes, survivantes, encore dans la fracheur de leurs souffrances. Des pierres. Des pierres brles. Des pierres clates. Des chevelures anonymes que les femmes de Hiroshima retrouvaient tout entires tombes le matin, au rveil.

    Jai eu chaud place de la Paix. Dix mille degrs sur la place de la Paix. Je le sais. La temprature du soleil sur la place de la Paix. Comment lignorer ? Lherbe, cest bien simple

    LUITu nas rien vu Hiroshima, rien.

    ELLE Les reconstitutions ont t faites le plus

    srieusement possible. Les films ont t faits le plus srieusement

    possible. Lillusion, cest bien simple, est tellement

    parfaite que les touristes pleurent. On peut toujours se moquer mais que peut faire

    dautre un touriste que, justement, pleurer ? Jai toujours pleur sur le sort de Hiroshima.

    Toujours. LUI

    Non.Sur quoi aurais-tu pleur ?

    ELLE Jai vu les actualits.Le deuxime jour, dit lHistoire, je ne lai pas

    invent, ds le deuxime jour, des espces animales prcises ont resurgi des profondeurs de la terre et des cendres.

    Des chiens ont t photographis.Pour toujours.Je les ai vus.Jai vu les actualits.Je les ai vues.Du premier jour.Du deuxime jour.Du troisime jour

    LUITu nas rien vu. Rien.

    ELLE du quinzime jour aussi. Hiroshima se recouvrit de fleurs. Ce ntaient

    partout que bleuets et glaeuls, et volubilis et belles-dun-jour qui renaissaient des cendres avec une extraordinaire vigueur, inconnue jusque-l chez les fleurs.

    Je nai rien invent.

    LUI Tu as tout invent.

    ELLE Rien. De mme que dans lamour cette illusion existe,

    cette illusion de pouvoir ne jamais oublier, de mme jai eu lillusion devant Hiroshima que jamais je noublierai.

    De mme que dans lamour. Jai vu aussi les rescaps et ceux qui taient

    dans les ventres des femmes de Hiroshima. Jai vu la patience, linnocence, la douceur

    apparente avec lesquelles les survivants provisoires de Hiroshima saccommodaient dun sort tellement injuste que limagination dhabitude pourtant si fconde, devant eux, se ferme.

    couteJe saisJe sais tout.a a continu.

    LUI Rien. Tu ne sais rien. ELLE Les femmes risquent daccoucher denfants mal

    venus, de monstres, mais a continue.

  • Les hommes risquent dtre frapps de strilit, mais a continue.

    La pluie fait peur.Des pluies de cendres sur les eaux du

    Pacifique.Les eaux du Pacifique tuent.Des pcheurs du Pacifique sont morts.La nourriture fait peur.On jette la nourriture dune ville entire.On enterre la nourriture de villes entires.Une ville entire se met en colre.Des villes entires se mettent en colre. Contre qui, la colre des villes entires ? La colre des villes entires quelles le veuillent

    ou non, contre lingalit pose en principe par certains peuples contre dautres peuples, contre lingalit pose en principe par certaines races contre dautres races, contre lingalit pose en principe par certaines classes contre dautres classes.

    coute-moi. Comme toi, je connais loubli.

    LUI Non, tu ne connais pas loubli.

    ELLEComme toi, je suis doue de mmoire. Je

    connais loubli.

    LUI Non, tu nes pas doue de mmoire.

    ELLE Comme toi, moi aussi, jai essay de lutter de

    toutes mes forces contre loubli. Comme toi, jai oubli. Comme toi, jai dsir avoir une inconsolable mmoire, une mmoire dombres et de pierre.

    Jai lutt pour mon compte, de toutes mes forces, chaque jour, contre lhorreur de ne plus comprendre du tout le pourquoi de se souvenir. Comme toi, jai oubli

    Pourquoi nier lvidente ncessit de la mmoire ?

    coute-moi. Je sais encore. a

    recommencera. Deux cent mille morts. Quatre-vingt mille blesss. En neuf secondes. Ces chiffres sont officiels. a

    recommencera.Il y aura dix mille degrs sur la terre. Dix mille

    soleils, dira-t-on. Lasphalte brlera. Un dsordre profond rgnera. Une ville entire

    sera souleve de terre et retombera en cendresDes vgtations nouvelles surgissent des

    sablesQuatre tudiants attendent ensemble une

    mort fraternelle et lgendaire. Les sept branches de lestuaire en delta de la

    rivire Ota se vident et se remplissent lheure habituelle, trs prcisment aux heures habituelles dune eau frache et poissonneuse, grise ou bleue suivant lheure et les saisons. Des gens ne regardent plus le long des berges boueuses la lente monte de la mare dans les sept branches de lestuaire en delta de la rivire Ota.

    Je te rencontre. Je me souviens de toi. Qui es-tu ? Tu me tues. Tu me fais du bien. Comment me serais-je doute que cette ville

    tait faite la taille de lamour ? Comment me serais-je doute que tu tais fait

    la taille de mon corps mme ? Tu me plais. Quel vnement. Tu me plais. Quelle lenteur tout coup. Quelle douceur. Tu ne peux pas savoir. Tu me tues. Tu me fais du bien. Tu me tues. Tu me fais du bien. Jai le temps. Je ten prie. Dvore-moi. Dforme-moi jusqu la laideur. Pourquoi pas toi ? Pourquoi pas toi dans cette ville et dans cette

    nuit pareille aux autres au point de sy mprendre ? Je ten prie

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